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Carnets, tas de paroles captées, Michel Brosseau / Vases communicants

 


Je replonge dans les notes d’un vieux carnet. Il a presque vingt ans.

Lu ces deux phrases ici, attiré par le titre : ventre des jours. Pensé à mes carnets, à ce qui s’y écrivait. Les ai resortis de la boîte jaune, rangée dans un des meubles du bureau. Rien à cacher, mais important de ne pas les voir, les savoir là sans avoir sous les yeux leur profusion, leur désordre. Ils ont été point de départ, impulsion initiale : brin de pensée magique peur de rompre l’élan, sentiment qu’une continuité nécessaire, certitude qu’à trop y revenir il n’y n’aurait qu’à y perdre.

J’ai pris peur des carnets. Leur intériorité explosive. Leur puissance de désir, leur poussée.

Sur la même page que les précédentes ces trois phrases. Les faire miennes. Pris peur et détruit beaucoup. Conservé quelques-uns pour leur poussée vers l’écriture. Et pour ce qu’ils conservaient du monde.

À feuilleter ces carnets et cahiers, impression dominante de retrait qui s’en dégage : écrit par un type qui demeure au seuil, tant de la vie que de l’écriture. Scènes de bar, scènes de train, scènes de rue : un type seul dans la ville, une errance qui se frotte au réel. Pas de place pour le je, mais tas de paroles captées, et amorces de fictions. Longtemps cru qu’il suffirait de compiler ce matériau pour écrire. Ou développer ces fictions possibles. Mais il ne s’agissait que d’apprendre.

À lire maintenant ces notes, double mouvement : mémoire des lieux, images qui resurgissent, et impression d’avoir sous les yeux des morceaux de fiction isolés du tout auquel ils appartiendraient, pourtant jamais advenu.

Galerie marchande. Le bar fermait. Chaises dessus les tables, les garçons noir et blanc finissaient d’essuyer le bar. Plus de clients, sauf une, assise sur un tabouret au comptoir, sac plastique aux pieds. Son reflet dans la glace. Une femme, un tabouret. Penchée, regardant ses pieds. Tout à l’heure, les lumières du bar s’éteindront. Plus rien. Les vigiles, bleus au chien muselé. Tournent. Tout reste dans l’ordre. Les ménagères poussent des caddies. Le magasin d’hi-fi bombarde en basses. Les bijoux brillent aux vitrines. Des multitudes de vêtements semblables pendent derrière les vitres. Dehors, quelques skaters s’ingénient à répéter le saut d’une marche. Un clochard a écrit qu’il avait faim. Quelques adolescents assis sur les parapets des bacs à fleurs. Et toujours, dans le bar, cette femme et son reflet, assise sur tabouret.

Aucune trace d’une quelconque forme de journal : sentiment de vacuité associé à l’idée de ma propre vie, à ce qui la constitue au quotidien — indissociable de l’héritage pesant d’une vocation certaine au silence. Mais s’acharner à décrire, capter les langues.

De l’instantanné, du multiple, et soi perdu au milieu, gardant trace. Mais davantage qu’une mise en ordre, impression de creuser le vide, souligner les motifs d’angoisse, pointer l’absurde du monde autour. Pas de trace, comme l’aurais cru, d’expression du dedans : confusion dans ma mémoire entre ces carnets et le premier blog, lieu d’une tension qui cherche son expression, ignore encore son point d’origine, trouve du moins le moyen de s’extérioriser.

Sur la table, rond vert où faire rouler les dés. Tournée en jeu. « Te boire tes Assedic ». Un skin et un baba à queue, barbiche à la Charlélie Couture. Au bar, devant un demi, un type les regarde. Sur un tabouret, une fille, collants noirs, mini jupe noire, pull blanc crème, trop large, dévoilant l’épaule. Fume en attendant, sirote un Ricard. Va téléphoner. Attend . Paye et s’en va.

C’était aussi apprendre à regarder. Du moins à l’époque avoir tâché de s’en convaincre : c’était avant tout incapacité de participer au jeu du monde.

Orléans, un samedi matin de pluie fine. Sur une place, entre deux boulevards, marché aux puces. Parmi les cartons sales et les papiers journaux, sensation de poussière qui reste après toucher. Au devant des fourgons ouverts, tout un tas divers : crucifix amassés, assiettes bretonnes peintes naïves – presque Gauguin – , sabot de chevreuil, tête de jeune cerf (Sologne, nous voici ! ), montres pour goussets, photos d’enfants d’autrefois, noir et blanc de blouses et costumes marin, vieilles enseignes publicitaires Vache qui rit, bouillon Kub, Coca-Cola fifties... fatras, quoi ! Sous une vitrine, un couteau gris métal. Gravé dessus : « offert par le maréchal Pétain ». STO sans doute. Livres de Maurras, et des jeunesses de tous bords. Une demoiselle corbeau adolescente, manteau noir et paupières calcinées s’enquiert du prix de ce machin, de cette brochure. Mais non, trop cher le gag ! Que lui offrir ? Sur la couverture rouge de ce qui fut un livre pour enfant cette devise : ordre, prière, travail. Auprès, dans un cageot plastique orange, disques de Lama, des Pink Floyd, disques porno, Mireille Mathieu, chorale des Sapeurs Pompiers de Paris. La quarantaine avancée sous gabardine bleue, une femme déclare au porteur de casquette qui l’accompagne : « Je pourrais lui dire que j’suis allée aux Puces. J’peux même lui dire que j’t’ai croisé, c’est tout. » Et lui d’acquiescer, demi convaincu. « C’est combien, chef, pour les chaises et la table ? »

Idem ces notes : fatras hétéroclite, sans unité apparente, éclatement du bref. De là la fragilité qui se dégage de ces notes, l’impression d’incohérence longtemps ressentie à les reparcourir. Maintenant savoir que l’origine de celle-ci se situe à la fois dans le monde décrit, la forme choisie (même si le terme de choix est inapproprié, aurais bien été incapable alors d’oser écrire de manière plus structurée, en un mot plus volontaire), enfin dans le regard posé alors sur ce qui m’entourait. Mais sans ces notes, cette manière de s’ébrouer et dans la langue et dans le monde, c’est yeux clos et lèvres cousues qu’il aurait fallu poursuivre.

Notes, comme ces objets des puces : des bornes dans la durée, repères auxquels réaliser que le temps a passé, et travaillé le dedans (et que l’écriture a aussi sa part dans ce travail).

Appris du temps de ces carnets : noter sur le vif, puis reconstruire sous forme de scène. De là aussi, sans doute, adopter une forme de prose continue dans laquelle fondre les différents éléments (scènes, conversations) perçus par un observateur. À mettre en relation avec le goût pour les récits de Simenon : l’impression qu’ils donnent d’une écriture au fil de ce qui s’offre, comme quand on marche dans la ville. Qu’il suffit d’un lieu, d’un visage, non seulement pour déclencher ou poursuivre un récit, mais aussi pour transformer une vie.

Ce n’était peut-être pas autre chose, ces carnets : noter des lieux, des visages...

 


Vous pouvez poursuivre la lecture et retrouver mon texte croisé en vous rendant sur http://www.àchatperché.net/spip/ où me reçoit Michel Brosseau .
L’arborescence de l’ensemble des échanges de cette session de Toussaint des vases communicantsest accessible ici http://rendezvousdesvases.blogspot.fr/. Bonnes lectures de site en site.

 

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le jeudi 31 octobre 2013

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