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Dialogue des latitudes

 


— Je te disais chercher les volumes, les accentuations, le rythme, le champagne de la phrase. Je n’ai jamais su parler tranquillement, donner envie de me répondre dans la même vibration. Je te sentais paniqué.

— Paniqué ? Non, je te cherchais une forme, une case. Je ne te répondais pas avant de l’avoir trouvée, je restais sur le bord. Je te regardais, je t’écoutais, mais je ne te logeais nulle part. Je voudrais t’inviter, te protéger. Je voudrais t’adopter.

— Tu es trop près de moi en disant ça. J’ai l’esprit dans la citoyenneté des voyages. Le lien qui se noue entre ceux qui choisissent le passage. Dont le foyer est planétaire. La fluidité de leurs attaches. Je n’ai pourtant jamais vraiment su me lier loin de chez moi. Je suis trop fragile pour ça.

— C’est ce que j’ai perçu, ta fragilité. Comme si là devant moi tu étais cette étrangère démunie dont tu parles, en voyage à l’autre bout du monde.

— Le bout du monde... tu sais, c’est une extrémité. Une vieille solitude, un isolement. Une chose dont a on voulu se protéger, un abri. Je te le dis avec des mots trop grands, je les voudrais petits, tous petits, pour les poser dans le creux de ta main.

— Prends moi la main...

(Elle prend sa main)

— C’est difficile de trouver ce qui nous y emmène.

— Aux mains ?

— Au bout du monde.

— Tu penses que tu es revenue ?

— Je ne sais pas, non. Ce n’est pas une affaire de retour, il suffirait de revenir avec les choses non exprimées comme des poches à remplir. Je sens plutôt une roche feuilletée. Un impact violent l’émiette. Si tu veux ressouder, sculpter, c’est ton corps qui travaille. C’est là que ça commence.

— J’ai vu que tu lisais sur le corps.

— Oui. Tu penses à Philosophie du corps. Je suis passée un peu à côté.

 

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le samedi 2 novembre 2013