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Dialogue des latitudes

 



— Quand je les regardais c’était avec géographie. Je voyais leur rivage. Le clapotis de la communication et le courant de nos désirs. Je crois qu’ils arrivaient à la manière d’une embarcation qui échoue. C’était ce qui me touchait. Ils n’avaient pas fait naufrage, ils avaient laissé quelque chose d’eux mêmes. Il y avait eu une lutte, personne n’avait gagné, elle donnait juste cette écoute, la profondeur dont ils étaient capables. Je ne te parle pas de la profondeur un peu obscure, tu possèdes quelque chose d’absolument nécessaire et incommunicable. Non, ils avaient annulé des valeurs encombrantes. L’absence de jugement comme un vide où cherchent à circuler de nouvelles choses. Une musique qui commence. Tout peut être autrement. En fin de compte le rivage était toujours le même, les possibilités devenaient des illusions. L’expérience celle des limites, les désirs une attente. Et c’était ce que nous avions à apprendre de la vie, qu’elle aborderait un jour nos rivages, les imbiberait de sa pulpe et nous laisserait le chemin à comprendre, sa mesure du possible. Nous nous séparions comme des enfants sérieux, des adultes inquiets, des adultes apeurés. La sensation de ce courant fertile nourrit d’autres rivages mieux apprivoisés. Nous avions à comprendre cela comme on accepte la liberté de l’autre, de laisser partir, et trouver nos appuis pour le faire. Je suis restée là, choyant cette liberté. Dans le flux de cette vague qui était la mienne sur le rivage, prête à tout redessiner d’un raz de marée.

— J’aime la tranquillité avec laquelle tu me dis ça. J’ai l’impression que tu inventes la vie comme un compositeur. Chaque émotion a son accord, plus précis que tu sembles le croire. Je m’attache à tes rencontres sans vous connaître, je ne sais pas exactement ce qu’elles me disent. Je pense à mes lectures, au chant. Une chose qu’ils m’ont apporté et que tu me renvoies de façon naturelle.

— Je me suis sentie dans la vie sans beaucoup de qualités pour la mener, mais avec un puissant désir d’être là. J’ai tout inventé depuis le début, est-ce que je pouvais vraiment faire autre chose ? Pardon, tu n’as pas la réponse bien sûr. Nous naissons, prenons place, avec un appel d’air.

— Un appel d’air, c’est une bonne expression. J’aime balancer dans la brise légère comme un brin d’herbe, j’allais dire "brin d’être". J’aimerais que tu sentes ce que ça fait.

 

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le dimanche 10 novembre 2013