Linguisterie générale et autres menuiseries

Accueil > DES PAROLES ET DES PLANS > Mots sur le bout de la langue et à goûter

Mots sur le bout de la langue et à goûter

 

Dernière étincelle dans mes lectures : Le goût des mots, bref essai de 103 pages de Françoise Héritier. Une synthèse limpide et savoureuse de notre lien aux mots. Parce qu’elle passe par Nathalie Sarraute et Arthur Rimbaud, par les expressions toutes faites, par la psychologie de l’enfance, par la libération des sens, par la liberté faite à chacun d’inventer, d’investir l’écriture et la parole dans leur chair sans trop les intellectualiser, en faisant confiance à l’oreille qui s’affine, ni le bon ni le mauvais chemin, juste son émotion à dire, sa vibration... pour tout ça j’ai profondément goûté ce texte et en donne ici quelques extraits captés au vol. Le sel de la vie, son précédent opus, est tout aussi stimulant.

P.S. Les mots sont sur le bout de la langue, promontoires impossibles, seuil d’incommunicabilité. "Sur le bout de la langue" dit aussi que les goûter, sucer la pulpe des mots, est une expérience réactive.


J’assimile ce double penchant, antagoniste on le voit, qui est le mien, à la fois pour la création poétique du sens caché de certains mots et pour les expressions toutes faites du partage émotionnel avec les autres, au grand dilemme éducatif que connaît l’enfant. Il veut accéder au grand savoir des adultes, comprendre ce qui se passe autour de lui, ce qui se dit, ce qui s’échange, et surtout comprendre ce qui n’est pas dit. En même temps, il veut garder le plaisir d’une certaine incommunicabilité qui serait de son fait et pas de celui des adultes. Il veut sortir des éternels commandements de la sagesse : "dis s’il vous plaît", "dis merci", qui nous viennent du fond de l’enfance et qui forment le dressage minimal à la sociabilité. Il est partagé : il n’obtient pas l’objet de son désir s’il ne dit pas le premier et il se retrouve dans une position intenable (infernale) s’il ne dit pas le second, alors qu’il voudrait ne pas avoir à dire par des mots l’objet de son désir ni penser que d’autres en sont les maîtres, qu’ils ont le pouvoir de faire que ce désir soit comblé ou au contraire de le dénier. L’état d’enfance est celui d’une sauvagerie libre et entière à laquelle on préfère donner la benoîte définition de la table rase. Pour l’enfant, le pouvoir sans partage de donner un sens secret, caché, aux mots, c’est recréer Babel en sa sauvage beauté d’incommunicabilité ; mais si l’adulte savoure les expressions toutes faites, c’est qu’il a accepté d’être un humain fait de la même matière (les tripes) que les autres, qui se retrouve en tous les autres. On est passé ainsi de la jouissance de la connaissance intime et sans partage du secret en dénommant soi-même le réel (rejet du sens ordinaire) à celle du partage de ce qu’il y a de plus commun, la vulnérabilité du corps (excès du sous-entendu)."

Tout le travail consiste à retenir les influx qui vont dessiner une autre identité à ce mot venu à la lumière. Il faut égrener ces petits cristaux silencieux, les uns aux arrêtes aigües, les autres à la rondeur satinée, qui réunis constituent la mémoire du corps et de l’esprit. Une petite voix intérieure semble alors ne pas vouloir se tarir, éloquente, hallucinée, impérieuse. L’esprit en éveil devient comme ces vastes plaines aux longues herbes du Middlewest où le vent dessine des formes chatoyantes à la cartographie toujours renouvelée. Et miracle ! Parfois le vent s’arrête et une figure s’impose l’espace d’un instant. L’instantané du sens survient. Je joue à ce jeu de la mer végétale pour laisser venir le sens caché. Nathalie Sarraute faisait de même, mais à l’inverse pour retrouver le mot oublié désignant une chose, à travers le fouillis des sensations que l’objet nous impose."

Le partage du lieu commun est ainsi la perception d’une réalité émotionnelle globale sans les mots (...) ces entrelacs d’émotions brutes sont immédiatement compris dans une culture donnée (...) traduisant une accumulation d’expériences similaires et une certaine façon de les envisager et de les sublimer."

 

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le mercredi 11 décembre 2013