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Que nous dit "on" ?

On dit ça
Samuel Beckett


Utiliser "on" en littérature est généralement gage d’un style peu affuté. C’est pourtant un élément passionnant qui met en contact avec une dimension moins ciselée de la phrase, avec son énergie, sa matière, jusqu’à son dénuement. Le "on" est un pronom qui peut être grégaire, fusionnel, dérangeant. On l’accepte mal. Il alourdit mais il exprime directement notre ancrage corporel, notre vitalité instinctive, notre expérience commune. Matière, tripes, flux de sensations, maux, jouissance, le "on" est là, à l’endroit où le mot fait sens commun, racine.
Voici une variation d’extraits autour du pronom "on".

On en voulait encore. On frappait sur la table avec le manche de nos fourchettes, on cognait nos cuillères vides contre nos bols vides ; on avait faim. On voulait plus de bruit, plus de révoltes. On montait le son de la télé jusqu’à avoir mal aux oreilles à cause du cri des hommes en colère. On voulait plus de musique à la radio ; on voulait du rythme ; on voulait du rock. On voulait des muscles sur nos bras maigres. On avait des os d’oiseaux creux et légers, on voulait plus d’épaisseur, plus de poids. On était six mains qui happaient et six pieds qui trépignaient ; on était des frères, des garçons, trois petits rois unis dans un complot pour en avoir encore. Quand il faisait froid, on se battait pour des couvertures jusqu’à les déchirer en deux. Quand il faisait vraiment froid et que notre souffle formait des nuages glaciaux, Manny rampait avec Joel et moi dans notre lit.
"Un corps chaud, il disait.
—Un corps chaud ", on acquiesçait.
On voulait plus de chair, plus de sang, plus de chaleur.

Quand on se battait, on se battait avec des bottes et des outils, des tenailles qui pincent, on attrapait tout ce qui nous tombait sous la main et on le jetait ; on voulait plus de vaisselle cassée, plus de verre brisé. On voulait plus de fracas.

Justin Torres, Vie Animale

On se fréquente le corps de plus ou moins d’événements. On frise si le cil lisse notre morceau le plus sensible. On se participe précipité. Au cou partout à tous les coups d’accord.

On se vit le corps de ses envies, fissures de leur moulé dans le mental. Plus ou moins efficace à fronder dedans ce qu’on visite dehors. On se concerne de torts complexes dans le giron de nos actions. On réclame une place pour la passivité.
Autour s’étale quand on le barbouille. On aspire à l’aspiration quand on se respire. Hic et nunc : tout notre ici qu’on pense là. C’est pas maintenant qu’on se coupe, c’est le là qui manque d’ici pour le bas.

Nolwenn Euzen, Pénétrables

Je suis entourée de mots dans une forêt bruissante où chacun se démène pour attirer l’attention et prendre le dessus, retenir, intriguer, subjuguer, et chacun aspire à ces échappées belles. Comme si on les sortait de leur prison. On entre dans le domaine de la joie pure. Tous ces mots qui dansent, se déhanchent, se désintègrent, ondulent autour de moi et m’entraînent dans la grande ronde de la fantaisie première. Avec le bricolage surprenant et inattendu des figures qui surgissent alors, on entre dans le grand capharnaüm de la liberté créatrice où tout est permis.

Françoise Héritier, Le goût des mots

On reste là
collé
juste derrière sa peau
sans jamais pouvoir se dégager

On sent très bien
là-bas
un mouvement

un mouvement
qui dirait le large

(...)
On ne peut pas s’échapper
et pourtant
on est jamais dedans

Jean-Louis Giovannoni, Ce lieu que les pierres regardent

On est dans ce qui se défait du temps s’effrite sable on tousse on est entier encore corps mais tout autour l’air plus épais de poussière

on a dans les yeux des yeux
dans l’oreille une chanson
on a tout ce qui remonte en vrac
à partir d’un bout

c’est bête

on sait que ce n’est plus
on voudrait rompre
on ne
pas
maintenant ça stagne

Antoine Emaz, Ras

Qu’on me demande l’impossible, je veux bien ! Que pourrait-on me demander d’autre ? Mais l’absurde.

Sameul Beckett, L’innommable
C’est drôle, vous employez parfois des expressions... certains mots... - Tiens, il me semble pourtant que je parle comme tout le monde... - C’est qu’on ne s’entend pas parler... - Ça c’est bien vrai...En tout cas, je ne m’en suis jamais rendu compte...Mais enfin quels mots ? quelles expressions ? - Eh bien, le mot "on", par exemple... Vous commencez par dire "je" comme il convient, vous dites "Je fais ceci ou cela", et puis vous abandonnez le "Je" et vous mettez "on" à sa place...c’est assez curieux..."
Ils cherchent, ils palpent... tout ici était tapissé d’un tissu uni, d’un seul tenant...et là ils ont perdu la trace d’une coupure...à la place où un "je" devrait se retrouver, ils ont vu apparaître un "on"...ils donnent de légers coups dans la paroi, elle ne rend pas le même son, il doit y avoir là, dissimulé par-derrière, un placard, une cachette... Ils sont intrigués, ils voudraient voir...
Oui, ce "on" qui se glisse là...Personne n’a jamais dit l’avoir remarqué, les gens sont si délicats, si prudents, ils ne veulent pas révéler, même laisser soupçonner qu’ils ont perçu certains indices...le timbre d’une voix, une intonation, un accent...ce serait risquer de mettre au jour l’entrée d’un passage secret qui peut mener loin, très loin, Dieu sait jusqu’où il pourrait conduire, où il pourrait aboutir...comment oser s’y engager ? Mais cette fois-ci, il faut être juste, ce "on" à la place du "je" ne peut que révéler l’existence par derrière d’un réduit étroit, fermé, d’un petit tiroir qu’on peut laisser voir... ce sera peut-être amusant de le rouvrir devant eux..."Vous avez raison, c’est assez drôle, ce "on" tout à coup au lieu de "je"...ça ne m’étonne pas tellement, il a dû m’arriver de le dire...mais quand au juste, à quel propos ? - Et bien, par exemple, en parlant de vos efforts...Vous avez dit :"je" ne pense qu’à cela, je n’en dors pas, c’est comme s’il y allait de toute ma vie, et puis quand vraiment ça ne marche pas, "on" finit par lâcher, et puis, après quelque temps, "on" s’y remet, "on" recommence...Il s’agissait de vous, de vous seul, ce ne puvait être que de vous-même que vous parliez, et tout à coup ce "on"... - il me semble qu’il n’y a là rien de si étrange... Ça doit pouvoir se rencontrer assez souvent, sans que ça retienne l’attention... Dans des cas où le "je" crains peut-être de trop se mettre en avant, de se donner trop d’importance...Quand le "je" un peu gêné de tant se dévoiler, de trop se singulariser veut s’effacer et appelle le "on" pour que le "on" le recouvre, pour prendre l’incognito, pour se confondre avec d’autres qui lui ressemblent, pour être l’un d’entre eux, protégé par eux...n’est-on pas tous pareils ? "On se décourage et puis, n’est-ce pas, on recommence..." C’est pour faire participer, pour mettre tout le monde "dans le coup"... Mais cette accumulation d’eplications n’a pas l’air de bien les convaincre... "Non, vous ne croyez-pas ? C’est pourtant assez évident...Peut-être qu’il y a là une certaine pudeur..." mais il semble que "pudeur", qu’ils connaissent bien pourtant, ne les satisfait pas, "humilité" non plus.
Ils vont remporter ce "on", l’analyser avec les produits qu’ils possèdent, le classer parmi les échantillons qu’ils ont prélevé ici...Une riche collection...Qu’ont-ils pu rapporter d’autre ? Qu’est-ce que je dis encore qui vous surprend ?"

Nathalie Sarraute, Ici

 

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le jeudi 12 décembre 2013