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Dialogue des latitudes : portrait de la colère en jeune chien


— Tu as l’air renfrognée. Ça va ?

— Tu as déjà été en colère ? En colère contre une chose pour laquelle tu ne t’étais pas encore mis en colère ?

— C’est un peu la même colère qui revient, je la connais bien.

— Non, une colère nouvelle. Tu te sens bête de ne pas l’avoir sentie avant, de ne pas y avoir fait attention. La colère animale, de territoire. Celle du "c’est ma place". Des chiens qui se battent pour leur os. Cette fois ce sont des filles. Toi, tu cherches une explication avant de te battre. Tu dessines le terrain dans une nouvelle forme. Fais pas chier, m’emmerde pas, ça monte, c’est dans ta tête aujourd’hui, tu ne t’aimes pas dans ton langage chartié. Tu ne t’es jamais aimée comme ça, violente. Parce que c’est violent, oui. Il y a bien des gens que tu aimes, des choses que tu défends, il y a beaucoup de choses que tu aimes qui vont pouvoir te faire sortir de là, te déplacer. Elles ne bougent pas. Il y a une colère devant toi, sa colère à elle, celle qu’elle dirige contre toi et toi, tu as d’abord une colère en retard. Tu redessines le terrain, tu pardonnes avec tes ressources de pardon trouvées ici et là, ta "tranquillité", ta " faculté de contrôle". Et puis vient ta colère, ça y est elle est là, enfin là. Ce monstre silencieux qui dégorge comme un escargot asséché sort sa bave. Ton petit ego farouche qui s’entraîne comme un couteau qui s’aiguise, ce petit ego qui est là pour toi, pour ton territoire, dressé, qui défend sa place. Qui ne laisse pas attaquer, qui ne laisse pas la colère de l’autre coloniser ton oasis de protection. Tu coupes avant la fin, le coup de théâtre. L’onde se répand. C’est ta colère de classe, ta colère de filer ton pognon à ceux qui l’ont déjà, à leur plus value immobilière, ton pépé dans la gorge. Allez tu n’es plus une petite fille et du pognon pour le leur filer tu en as toi aussi. Cette foutue classe bourgeoise ses héritages ses métiers honorables sa maîtrise du langage ses transmissions de valeurs sa culture. Les enfants de bonne famille avec qui tu as passé ton adolescence. Ces familles laitières où tu buvais à ta soif, où tu voulais bien faire, te faire aimer. Ta colère scolaire. Ta colère de plaire au professeur, réussir, bien travailler, bien penser bien écrire. Penser aux injustices, à plus malheureux que soi. Ta colère trop mal faite pour un front organisé. Ta colère rentrée, mal autorisée. Ta colère des idéologies, des colonisations, des victimes, et il va falloir arrêter de se plaindre parce que ça commence à bien faire. Ta colère de femme, ta colère d’enfant, ta colère adolescente. Ta colère primitive. Ton premier cou de Klaxon, ton premier cri, premier biberon. Ta colère contre les choses simples quand elles sont compliquées, contre les choses compliquées quand elles sont simples. Ta colère et l’argent. Ta colère dans la voix. Ton timbre. Ton timbre pousse dehors, dégagez. Ta colère intime sans bannière ni étendard. Sans rues sans boulevard mal engagée. Ta colère de garçon, les filles en schémas délicats raffinés bien élevés. Ton âme sensible n’en rajoute pas. Ta colère des retenues, des corps empêchés. Des corps narcissiques. Des corps utilisés. Des corps qui n’en sont pas. Des corps qui en sont trop. Ta colère contre toi, il va falloir trouver un dépassement. Libérer.

— Libérer, oui, c’est ce que j’ai senti. Quand je danse, je pense à ça. Je pense à toutes ces cases que tu cites, chacune est passée de son feutre, son enveloppe, à un déplacement.

— Un document ?

— Non. Un déplacement. J’écris aussi. Je m’inscris, je touche. Danser en pays dominé tu sais, c’est la même chose. Tu me reparleras de ta colère ?

— Oui.

 

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le samedi 14 décembre 2013