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Dialogue des latitudes : un baiser non merci

Edouard Boubat, Tournesol, 1985

J’ai du mal à trouver des images sur Internet pour mes textes. La plupart du temps je les fabrique moi-même, jamais vraiment convaincue du résultat. Cette fois-ci, j’ai emprunté librement l’image de profil, découverte dans mon fil d’actualité sur Facebook ce matin, d’un "ami" dont j’aime bien la présence via images, musiques, vidéos. (Merci à Scratinette Escogriffe)

— Sitôt que tu poses un mot dans sa douceur tranquille, tu le rattrapes pour qu’il t’appartienne un peu plus. Comme si tu disais déjà à l’intérieur que non, tu n’es pas leur épouse parfaite. Les mots modestes et attentifs qui prennent soin du dehors. Tu t’avances pourtant avec la douceur du fond de tes grands yeux clairs. C’est un bassin très calme. Au contact, les mots se compliquent, leur ombre grandit. On pourrait croire que des milliers de propriétés se croisent comme des milliers de cellules qui essaient de se mettre d’accord sans vraiment y parvenir. Chacun des mots est sa foule la plus nombreuse. Mais je reviens au mot dans sa douceur tranquille. Un mot qui t’attrape comme un baiser. Un mot qui te rencontre. Un mot qui te parle si ton coeur est doux. Le corps a fait ses mondes, voyagé. Pardon, ce n’est pas au passé. Le corps demande ses mondes, continue. Tu tiens vraiment à embrasser ces mots ? Tu rends l’étreinte plus forte jusqu’à dire oui et balayer les ombres. La bouche est tactile. Elle n’a pas besoin de tes idées. On a joué ensemble cette fois-ci, dira-t-elle au reste du corps si le baiser lui plaît. Les mots discutent, délibèrent. Il font semblant de ne pas être d’accord. C’est terrible pour les uns, magnifique pour les autres. On entend un soulèvement, des distances étendues. Le parlement des invisibles. C’est là, finalement, que tu ouvres un filet de paroles dans sa douceur tranquille et son intelligence dissimulée. Ta jouissance comme une maison réconciliée à l’intérieur de toi.

— Le baiser non merci ! Comme un risque à ne pas prendre par la bouche...

— Le corps du dessous mal réconcilié à la surface buccale. Sa liberté farouchement préservée. Mon coeur a besoin des mots pour passer. Mon corps est déjà passé sans eux.

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le dimanche 2 février 2014