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Prolégomènes au Traité d’une "Vie dans les plis et couture de Nolwenn Euzen" par concaténations hasardeuses d’averses, d’organes et d’interlignes. Julien Boutonnier / Vases communicants


Où l’on expose de parfaites vérités nocturnes et trouées,
en dix-sept points, quatre incises et trois images.

1. Une averse précise ce que le beau temps évoque sans rigueur.

2. A la rigueur la douceur d’une liste de lectures, l’incroyable érotisme d’une telle suite, la peau sans mort de ces noms d’un dieu, l’étreinte écumante et vacante d’un savoir au visage voilé et d’une rage d’en démordre avec rien.

3. Rien, ça m’évoque la sensation poignante d’une pluie après la pluie.




4. Quand la pluie meurt dans les odeurs béantes de sa cause. Et que je m’appuie sur une murette, en fin d’après-midi, au détour d’un aller quotidien, associant, le temps d’un regard, la perte de ma vie à l’expansion sans frein d’une pleine évocation. Je me sens devenu comme un endroit déserté de tout avenir. Rien ne reste qu’une jouissance, flagrante, étrange, écartelée, par laquelle advient un nom même du territoire enfui. Et ce nom, faut-il le préciser, je ne l’entends pas, je l’existe depuis demain jusqu’à mes mains, je l’existe dans un léger percement du tremblé des jours.

5. De jour en jour
les lectures tombent dans l’averse et le silence et ses cris
comme du foin un peu et la place chaude encore d’un ébat
nu


Dans le corps de Nolwenn il y a donc ces interlignes :

elle
sait que leurs enfances se dres-
seront encore pour leur barrer la
route. Elle voudrait bien voir ça.

6. Nus, ces mots ont dû se blottir sous le pancréas tout en viande, à l’écoute d’un murmure en sang et de ses sprints minuscules. Ils sont là, ils attendent, embusqués à peine, d’Eve et d’Adam, bienveillants. Soufflent un énoncé qui creuse quand s’envase l’estuaire.




7. A l’estuaire j’aurais aimé moi aussi que Les misérables me lisent ado. Ils n’ont jamais voulu de moi. C’est cela sans doute cette douleur stupéfaite logée entre le suicide de Kurt Cobain et les cris de Monica Seles, là, précisément sous cette phrase de Jean-Louis Giovannoni trouvée dans la grande menuiserie :"En fait, on doit plus éprouver qu’énoncer." De loin, en bord de mer, j’ai regardé l’averse.

8. Une averse de lectures longue de vingt-cinq ans

c’est un corps fécondé pour une aurore du sens
entends-je déjà le cortège des pores au soir cheminant vers un baiser du paysage
et devant la porte
on regarde passer les chats aussi
qui s’en vont
lascifs
s’affaler aux interlignes.

9. Dans une seule interligne j’entends ces horizons après les autres. Comment rester sourd à leur discret labour ? Et cette caresse de la bruine tiède sur une paupière alourdie par tant de jouissances. Sardanapalesque assoupissement d’un sommeil diurne. S’érige la conscience vive d’un feu de songes.


Dans le corps de Nolwenn il y a donc ces interlignes :

Il y a un gros vase noir vide rempli d’eau de pluie qui attend
Une petite voiture blême pour les fleurs finies ou cassées
Si je me perds avec mon paquet d’anémones mon tas de papiers
Mon amas de moi mal amarré
Les cimetières sont des lieux carrés et quadrillées
Un peu comme la feuille où je trace ces lignes
Rien d’aussi beau qu’une main d’arbre nervures d’érable
De peuplier de charme d’orme
Mains d’automne mortes et vive le vent
Il m’a fallu tout mercredi pour ne pas revenir de mardi
M’admettre et démettre en pensement avec vous être
Encore avec vous être encore avec vous être encore
Quelque part n’importe où avec vous n’être
Un gros vase noir vide rempli d’eau de pluie qui m’entend

10. Songez : c’est bien cela : une liste au galop : des lectures énamourées c’est bien : une eau de pluie qui m’entend. Et les ronds qui s’élargissent tout à tour à l’averse suivante me comprennent anatomiquement, ils savent oui toucher mes os avec une orchidée, toujours la même.

11. Même si ces prétendues pluies de sang examinées plus attentivement, avec le cœur écorché d’un vrai scientifique, se sont réduites à n’être plus que le reste de la dépouille des papillons provenant de la chenille qui ronge l’ortie – ’ papillons ’ apostrophant l ’ air ’ courent courent ’ délivrance ’ sang de rien ’ enfin serti ’ une artère sur le point de faillir ’ . Ces papillons déposent sur les murailles, à l’instant de leur dernière métamorphose, des gouttes d’une liqueur rouge, d’une passion amarante pour le texte au sortir de la nuit. Ce qui donna lieu à cette découverte, c’est qu’on observa que la pluie de sang avait marqué des endroits, où il était cependant impossible qu’elle pénétrât, comme le dessous des entablements, des portes et des fenêtres, des estomacs, des glottes et des synovies.

12. Si nos vies le veulent il pleut ce vent des livres, il pleut ce lent vivre, il pleut ces lèvres après qu’on a lu. Ça parle entre les fleurs, les poissons, les caresses, ça parle ces lèvres après qu’on a lu, c’est différent, on dirait une parole en crue, une voix débordée en songe, c’est différent après qu’on a lu, on dirait que dire martèle l’air pour lui prêter une consistance de sujet.




13. Au sujet d’une énumération de lectures :
Enumérer des lectures c’est échafauder une théologie de l’intime fondée, précisément, sur cette conviction que l’amour logé dans l’épaisseur et la dentelle d’une personne tient d’abord à la relation nomade entretenue, au gré des qualités de l’atmosphère, avec l’interligne et ses franges de phrases.
Par amour nous entendons cette morsure douloureuse, acte d’agression et blessure, qui pulse dans la pupille, qu’on se dissimule à soi-même mais qu’on revendique dès lors qu’on tente de nous en séparer.


Dans le corps de Nolwenn il y a donc ces interlignes :

C’était croire entendre un hurlement lointain dans l’open-space et observer l’impassible espace ouvert sur les mêmes murs fermés et se rassurer qu’on avait probablement rêvé.

14. Se séparer c’est lire. Voilà tout. Il y a des cris dans l’épair d’une page. On ne les entend pas. Ce sont eux, les cris, qui nous écoutent depuis le livre. Ils nous comprennent, nous contiennent, nous prêtent une forme qu’on n’aurait pas su établir seul dans l’open-space intérieur. C’est qu’il y a du monde là-dedans. Le bruit y demeure formidable. Par bonheur, les cris d’écriture imposent parfois le silence et de s’y lover, dans ce silence, le plus singulier de soi, la part séparée veux-je dire, n’attend généralement pas.

15. Pas à pas la pluie alphabétise mon attente dans le dos. Devant, le paysage des rues, des visages et des allures, devant ça reste blotti à l’enseigne d’une couleur dont on aurait, encore et encore, reportée la venue. La pensée des averses m’instruit des forêts dont je suis fait depuis des siècles. Elle m’apprend à dire oui non ça oui ça non ça je ne sais pas je suis comme ci je ne suis pas celui-là je le dis j’aime je n’aime pas je défends ces valeurs-là je rejette ces valeurs-ci je suis ici je ne suis pas là-bas. Mais devant l’avancée continue. Mes organes le savent eux. Je m’en remets donc à leur savante palpitation qu’induisent les vides averses.


Dans le corps de Nolwenn il y a donc ces interlignes :

L’enfant. C’est ainsi que je parlais de toi, pensais à toi, regardais vers toi : l’enfant – pas mon enfant, juste l’enfant.

16. En averse les interlignes sont de l’enfance. Elles en ont l’âpreté, la joie, la générosité. Quand il en pleut dans une liste de Nolwenn, c’est l’écorchure jeune, jeune à jamais, qui ne sera pas éduquée, civilisée, c’est oui l’écorchure qui contracte le chant venue des couleurs, je veux dire, de notre origine toujours reportée au lendemain. Peut-être la science ne chérit-elle pas assez les interlignes, ces stries d’emportement autour desquelles se nouent la spontanéité ultra réfléchie de l’humain en proie à l’inspiration créatrice ? Cette présence en pluie ?

17. Pluie de rainures. Pluie de rigoles. Pluie de labours. Pluie d’écarts. Pluie de ciel crayeux. Pluie de vide. Pluie de creux. Pluie de butées. Pluie de sauvegarde. Pluie d’évocations. Pluie de promesses. Pluie d’avant les corps. Pluie d’à peine une aurore. Pluie de souffle. Pluie d’espace. Pluie solidaire. Pluie collective. Pluie fraternelle. Pluie d’entraide. Pluie de joie. Pluie d’amour. Pluie ensemble. Pluie de tolérance. Pluie d’ouverture. Pluie espiègle. Pluie d’amour. Pluie l’enfant. Pluie l’interligne.

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Première incise : Albane Gellé, Je te nous aime, Cheyne éditeur.
Deuxième incise : Valérie Rouzeau, Vrouz, Editions de la table ronde.
Troisième incise : Joachim Séné, C’était, Publie.papier
Quatrième incise : Sabine Huynh, La mer et l’enfant, Gallaade Editions

Texte au sujet des pluies de sang mêlé avec le Traité de météorologie de Louis Cotte, Imprimerie royale, 1774.

Images :
Antonmarchi Francesco, Planches anatomiques du corps humain, édition Lasteyrie, Paris, 1826
Photo Labours : Julien Boutonnier
La pluie : pièce caractéristique : [pour piano] : op. 27 / de Adolphe David ; arrangée à 6 mains par l’auteur

Le reste d’écriture : Julien Boutonnier

Mon texte-croisé sur le blog de Julien est ici http://julienboutonnier-peut-etre.blogspot.fr/2014/02/419-en-lisant-en-ecrivant-bribes-de.html

N.E.

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le vendredi 7 février 2014

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