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LA PROCESSION DES CHAROGNARDS /1, MUTT-LON


J’accueille aujourd’hui dans le terrier cannibale Daniel Alain Nsegbe, alias Mutt-lon, auteur du roman " Ceux qui sortent dans la nuit" publié chez Grasset l’année dernière. Il vit à Yaoundé au Cameroun.

Nous sommes entrés en contact via Twitter pas plus tard qu’hier et je suis heureuse de proposer ici un inédit de son deuxième roman en cours « La procession des charognards », portrait au vitriol des rouages du gouvernement camerounais à partir du fait divers d’un trafic d’ossements humains en août 1966.

Où il sera question d’une dépouille mortelle disparue dans la morgue de Yaoundé, d’un pharmacien soupçonné dans ses expérimentations scientifiques à base de poudre d’ossements humains, couvert moyennant un marché : écouler les ossements humains fournis par le gouvernement.

Question d’une ville au bord du soulèvement, de fortunes alarmantes.

Un récit policier à l’écriture ciselée pour un portrait plus mordant et sarcastique que ne le laisse entendre les apparences courtoises et l’élégance du style : « nous sommes dans un pays sérieux ».

Ce qui me touche, m’intrigue et m’inquiète le plus, c’est ce décalage du discours huilé à une réalité chaotique pleine de paradoxes et de doubles visages. Détonnent la saveur des repas, la spontanéité des enfants.

Des fenêtres sur Yaoundé ponctuent ici le récit : Daniel Alain m’a envoyé quelques photos et je suis à mon tour allée faire une recherche d’images via google street view.


Quelques extraits en ouverture :

Lorsque nous arrivâmes à la case de santé et vîmes Vautrot, habillé d’une blouse blanche, qui papotait avec une nuée d’enfants venus voir de près un Blanc pour la première fois, nous sûmes rester flegmatiques et le saluâmes comme si nous ne l’avions jamais vu. Lui-même n’essaya pas de faire comme s’il nous connaissait.

Le tribunal coutumier s’était carrément déporté chez Célestin, et même les anciens du village ne se risquaient plus à contredire ses arbitrages. L’épouse de Célestin tenait sa cour de son côté ; la plupart des femmes de tous les hameaux venaient lui faire des courbettes et apprécier ses vêtements ; toutes les heures elle vaporisait de l’insecticide partout dans la maison, et même à la véranda.

Pour se construire une telle maison en ville il fallait certainement cumuler un poste ministériel, un mandat de député-maire et une fonction de PCA d’une entreprise publique. Je n’avais peut-être pas l’honneur d’être l’un de ces cumulards de la République, mais désormais j’avais les moyens de me construire une villa de ce genre.


***
Six mois d’intense labeur passèrent. Un jour d’août 1966 Célestin descendit au village comme d’habitude. Il était de bonne humeur, sans doute parce qu’il avait survécu aux six remaniements ministériels qui s’étaient succédés tout au long de l’année 1965, et aussi à celui du 28 juillet de l’année en cours. Comme homme de terrain au sein de la procession il avait déjà rassuré tout le monde en faisant à chaque fois montre d’un enthousiasme et d’une détermination admirables. Si on l’avait écouté nous serions allés exhumer des cadavres dans des villages situés à cinquante kilomètres du nôtre, ce qui n’était évidemment pas envisageable.




Personne n’étant mort depuis un mois, nous passâmes le week-end à nous prélasser en buvant le vin rouge qu’il avait apporté. Le dimanche, quand vint l’heure de rentrer, Célestin insista pour que je l’accompagne jusqu’à Yaoundé. Je fus surpris d’une telle proposition car on n’avait rien en stock, mais connaissant mon cousin je pressentais que ce n’était pas pour aller admirer la capitale. Je devins même soupçonneux quand une fois arrivés il me conduisit vers le Camp Yeyap, que des rumeurs concordantes tenaient pour un centre de torture de l’Armée. J’avais des raisons de m’inquiéter car la chasse aux maquisards se poursuivant malgré les années, les autorités pouvaient parfaitement se contenter d’exhiber une modeste prise comme moi en attendant de capturer des gens comme Ernest Ouandié et Yetna Leba. Et Célestin était le genre d’homme à vendre un cousin pour garder seul le contrôle d’une lucrative machine à exhumer les cadavres. Il dut sentir ma réticence car aussitôt qu’il descendit de voiture, il se donna la peine de venir m’ouvrir la portière en disant :


- Cousin, je t’assure que nous n’allons pas à l’intérieur du camp militaire. Regarde cette pharmacie, là en face. Elle appartient à un honnête homme de mes amis, que j’aimerais que tu rencontres. C’est très important. Alors je te prie de descendre de cette voiture.


Je fixai la façade de l’officine. Une croix verte clignotait et au-dessus de l’entrée une plaque annonçait : Dr. F. Vautrot, Pharmacien. Un Blanc. Je regardai Célestin d’un air étonné mais il sut trouver le sourire qui me convainquit de le suivre.


Deux jeunes filles travaillaient à l’intérieur : l’une fouillait les rayons, armée d’une ordonnance, tandis que l’autre tenait la caisse. Pendant que je levais les yeux sur une réclame de quinine, Célestin fondit sur la caissière sans attendre son tour. Il lui fourra sa carte de visite entre les mains et demanda à être reçu sur-le-champ par le patron. Aucun des trois clients alignés ne protesta quand la caissière abandonna son poste et disparut. Elle réapparut bientôt par une porte latérale et nous invita à la suivre.


Deux couloirs plus tard nous fûmes introduits dans un bureau encombré de livres et de cartons dans lequel il y avait un homme Blanc qui s’essuyait les mains dans une serviette.


- Docteur Vautrot ! s’écria Célestin en tendant les bras.
- Monsieur le ministre ! répondit l’autre.
Ils s’embrassèrent comme de vieux amis. Pendant qu’ils rivalisaient de civilités, je me demandai une fois de plus ce que me voulait Célestin. La situation ne me convenait guère parce qu’à chaque fois que je me retrouvais en ville avec lui, il avait barre sur moi. J’étais en même temps sur mes gardes et impatient de savoir ce qu’il mijotait. Vu qu’on était dans le bureau d’un pharmacien, il s’agissait peut-être de commander un produit qui nous serait utile dans les marécages ; mais avec Célestin on n’était jamais à l’abri d’une embrouille. Mon cœur m’ordonnait de rester vigilent. Je commençais à peine à concevoir une présomption quand ils s’intéressèrent enfin à moi :


- Voici mon cousin Otto, dont je vous avais parlé. C’est un homme plein de ressources sur qui on peut toujours compter.
- Enchanté, me dit le pharmacien en me tendant une main froide, que je serrai.


Il me dévisagea un peu trop mais cela ne m’intimida pas. Avec mon veston à carreaux, mon pantalon kaki à pattes d’éléphant, mes chaussures luisantes à bouts carrés et ma coupe afro fendue par une raie sur le côté, je n’avais pas le sentiment d’être n’importe qui.


- Docteur Vautrot, cher ami, poursuivit Célestin. Maintenant que vous avez fait la connaissance de Otto, je suis persuadé que vous saurez l’accueillir quand il reviendra vous rendre visite.
- Je le recevrai comme s’il s’agissait de vous-même, excellence.
- Il serait bien que vous soyez toujours prêt, docteur, et ce dès aujourd’hui. Car les cas d’urgence ne sont pas rares. N’est-ce pas, Otto ?
- Euh, oui.
- Soyez tranquille, excellence. Je suis votre homme.
- Je vous crois, docteur… Puisque tout est arrangé disons-nous au revoir, et surtout à bientôt.
- A très bientôt, j’espère.




Dès que nous eûmes regagné la voiture, je bondis sur Célestin :
- C’est quoi cette histoire-là, hein ?
- Cousin, ne t’emporte pas, je vais tout t’expliquer. Le docteur Vautrot, que tu viens de voir, est une mine d’or. Un filon qu’il nous revient d’exploiter en toute discrétion. C’est un vrai pharmacien, un chercheur qui fabrique des potions dans son laboratoire. Pas comme tous les fainéants à qui nous donnons des bourses, qui nous reviennent d’Europe bardés de diplômes, et qui ne sont bons qu’à vendre des suppositoires. J’ai fait la connaissance de ce sympathique docteur dans des conditions particulières, qui contribuent chaque jour à renforcer la loyauté qui prévaut dans nos rapports.


« Tout a commencé il y a deux mois par un simple fait-divers. Une rixe avait éclaté dans les locaux de l’unique morgue que nous avons ici à Yaoundé. A l’origine du différend, une dépouille mortelle introuvable. Le gérant de la morgue, qui dans un premier temps avait essayé de faire prendre un corps pour un autre, s’était répandu en explications tortueuses qui n’avaient pas convaincu la famille éplorée. Excédée, celle-ci avait décidé de tout casser. Comme depuis qu’on avait dissout l’UPC il y avait toujours des agitateurs en embuscade, l’affaire fut vite récupérée et elle eut sans doute dégénéré en soulèvement n’eut été l’intervention d’un bataillon mixte de police et de gendarmerie. Dès que l’ordre fut rétabli les services de renseignement s’emparèrent du dossier, parce que nous sommes dans un Etat sérieux. Un premier rapport fut vite pondu à l’attention du ministre de l’Intérieur.


« Je m’intéressais à cette affaire parce que comme je suis originaire du département qui avait abrité le cœur de la rébellion armée, je craignais d’être fragilisé si les agitateurs recherchés s’avéraient être des anciens maquisards de ma région. Le ministre de l’Intérieur, qui est un ami et un allié politique, eut l’amabilité de me laisser parcourir le rapport d’enquête. Je fus soulagé d’apprendre que personne n’était mis en cause dans mon département, mais je fus surtout intéressé à la lecture d’un paragraphe qui concernait un certain François Vautrot, pharmacien de son état. En guise de biographie on disait de lui dans le rapport que c’était un expatrié d’une trentaine d’années installé au Cameroun depuis 1961, qui vivait seul dans une dépendance de sa pharmacie. Le rapport disait que de tous ceux qui avaient fréquenté la morgue la semaine précédant l’incident, il était le seul qui ne pouvait motiver sa présence. Et Vautrot avait été vu trois fois sortant de la morgue en compagnie du gérant. Nulle part on ne l’accusait de quoi que ce soit, mais bien sûr il était désormais sous surveillance.


Yaoundé


« Mon ami le ministre de l’Intérieur, qui est un homme compétent comme chacun le sait, était rassuré que le rapport ait écarté l’hypothèse d’une infiltration à caractère politique. Le cas Vautrot, manifestement, c’était le cadet de ses soucis. Je me gardai bien de lui dire ce que j’en pensais et une fois sorti de son cabinet je me rendis chez le pharmacien, enflammé par un pressentiment qui méritait bien un prompt recoupement.
« Quand Vautrot apprit qu’il y avait un ministre dans son officine qui demandait à être reçu, il me fit l’honneur de venir me chercher devant le comptoir et il me conduisit dans son bureau. Aussitôt la porte refermée, avant même qu’il ne m’invite à m’asseoir, je lui dis :
« - Docteur, je suis venu vous annoncer une bonne nouvelle : vos problèmes sont désormais résolus.
« - Ah ? fit-il en levant les sourcils.
« - Je m’en suis personnellement occupé, vous n’avez plus rien à craindre.
« - De quoi parlez-vous, monsieur le ministre ? J’avoue que j’ai de la peine à vous suivre.
« - Je parle du macchabée que vous avez eu la maladresse d’acheter au gérant de la morgue. On dit de ce monsieur qu’il mange du pain en lavant les cadavres. Quel lugubre personnage !
« - Sauf votre respect, excellence, mais vous devenez offensant !
« - Allons, allons, cher ami. Que les policiers qui ont discrètement enquêté autour de vous n’y comprennent rien en squelette humain, c’est presque normal. Mais sachez que moi j’ai des compétences précises dans ce domaine. Et avec ce que je sais des ossements humains, je refuse que l’on essaye de me faire croire qu’il s’agit d’un malheureux concours de circonstances quand un cadavre disparaît dans une zone où rôde un pharmacien. Ce qui est instructif, c’est de se rendre compte que nos ancêtres ne sont pas les seuls à avoir cerné les vertus médicinales de la poudre d’ossement humain. Voilà enfin un point sur lequel les Noirs et les Blancs semblent vouloir s’accorder sans qu’il faille passer par l’émeute. Qui sait, la pharmacologie réussira peut-être là où la religion a échoué.
« - Je vous assure que vous vous trompez sur moi, mais alors totalement !
« - Vautrot, je commence à perdre patience. C’est vrai que je ne suis pas allé à la fac, mais je me trompe rarement quand j’avance une hypothèse. J’étais pourtant venu en ami. Puisqu’il n’est pas possible de s’entendre avec vous… Je m’en vais de ce pas au camp militaire qui est en face, je serai bientôt de retour avec un petit détachement. Comme vous n’avez rien à cacher je suis convaincu que vous nous permettrez d’accéder à votre laboratoire, que je fouillerai moi-même. Si après cinq minutes je n’ai pas apporté la preuve de ce que je soutiens, je vous présenterai des excuses publiques. Ne bougez pas, j’arrive…
« - Attendez !
« - Hein ?
« - Que voulez-vous ?
« - Rien de bien méchant : je suis venu vous faire une proposition amicale.
« - J’écoute.
« - Désormais c’est moi votre fournisseur en ossements humains. Si vous êtes disposé à y mettre le prix je vous livrerai des squelettes humains entiers, frais et propres. Vous n’aurez plus à aller parlementer avec n’importe qui pour avoir un cadavre, surtout vous serez déchargé de la tâche ingrate qui consiste à décharner le corps. Et en définitive on gagnera en cohésion sociale puisque cela vous évitera d’aller piller la morgue. Qu’en dites-vous ?
« - Comment refuser la proposition d’un homme aussi perspicace.
« - Je savais qu’on finirait par s’entendre. J’irai passer le week-end dans mon village, un beau coin de brousse dans le Nyong-et-Kellé. Dès lundi je viendrai vous présenter celui qui sera souvent chargé de vous apporter la marchandise. Vous comprendrez que je ne puisse pas tout le temps venir ici, parce qu’il faut savoir être effacé dans ce pays quand on est ministre.
« - Tout à fait.
« - J’ai fait le nécessaire afin que l’enquête sur vous soit enterrée. Tout à l’heure j’irai voir qui de droit afin que la surveillance donc vous êtes l’objet soit levée… Si, si, vous êtes surveillé ! Seulement, votre image a pris un coup et il s’agit de la redorer. Je vous conseillerais donc de vous montrer aux prochains meetings du parti, pourquoi pas de prendre une carte. Si en plus vous vous signaliez de temps à autre par une petite œuvre sociale, ce serait parfait. »


Célestin fit une petite pause, puis il me dit :
- Voilà, cousin. Tu comprends pourquoi il était important que tu rencontres le docteur Vautrot ?
- Oui, j’ai compris que tu as trouvé une deuxième filière d’écoulement et que c’est moi qui serai chargé de livrer les ossements à ton pharmacien. Mais tu aurais quand même pu me dire tout cela avant de me traîner chez lui, non ?
- Non, tu aurais été capable d’y réfléchir.
- Dis, ton Blanc-là, tu penses qu’on peut se fier à lui ?
- Comme à moi-même.
- Ah !
- Ça te gêne de traiter avec lui ?
- Euh, pas vraiment... Mais c’est parti si vite !
- Tu es trop méfiant, et je te comprends. Mais si tu as pu t’en sortir avec Mouloud, tu sauras te débrouiller avec Vautrot. C’est les mêmes gens.
- Et combien donnera-t-il pour un squelette ?
- Cinq millions.
- Quoi ! Le type-là est capable de mettre cinq millions de francs CFA pour un squelette ?
- Tu sais, nous avons fait irruption dans un marché porteur et nous proposons un produit rare dont nous ne connaissons pas le prix. De sorte que même quand un acheteur nous vole, nous sommes satisfaits. Mais ça ne durera pas longtemps. Nous progressons à tâtons, certes, mais nous finirons par coller à la réalité des prix. Là-dessus tu peux compter sur moi.



Monument de la réunification


La filière Vautrot fut tellement porteuse qu’on en oublia notre Libanais. En six mois je me rendis quatre ou cinq fois dans sa pharmacie, toujours flanqué de mon ami Hoth qui ne manquait pas une occasion de me dire tout le malaise que lui inspirait cette deuxième filière. Prévenant, le pharmacien nous avait montré une porte dérobée qui permettait d’arriver devant son bureau sans passer par la boutique. Nous ne parlions jamais argent avec lui, le traitement du volet financier revenant à Célestin ; il arrivait même qu’on sorte de son bureau sans qu’un mot ne soit échangé. Pour ma part je n’y voyais aucun inconvénient, du moment que financièrement ça rapportait.


Rien n’aurait peut-être changé si Vautrot n’avait eu l’idée de descendre ici au village. Il arriva par le train un après-midi, avec trois cantines, et demanda à être conduit à la case de santé. Heureusement qu’à cette époque aussitôt qu’un Blanc se pointait au village, la nouvelle faisait le tour des cases. Quand j’appris qu’il y avait un docteur Blanc qui était venu pour une campagne de vaccination contre la fièvre jaune, c’est tout naturellement que je m’en fus chercher Hoth pour qu’on aille lui souhaiter la bienvenue. Comme c’était la saison des pamplemousses, j’envoyai un enfant devant chargé d’un panier d’osier rempli de fruits. Lorsque nous arrivâmes à la case de santé et vîmes Vautrot, habillé d’une blouse blanche, qui papotait avec une nuée d’enfants venus voir de près un Blanc pour la première fois, nous sûmes rester flegmatiques et le saluâmes comme si nous ne l’avions jamais vu. Lui-même n’essaya pas de faire comme s’il nous connaissait. Il nous demanda quand même si nous pouvions lui recommander trois jeunes gens qui l’aideraient le lendemain à transporter ses cantines de hameau en hameau. Je le rassurai.


Sur le chemin de retour Hoth me proposa d’emprunter le chemin qui mène au passage à niveau, plus long mais plus calme. Une fois seuls :


- Vieux frère, je sens qu’il y a du louche dans la présence de ce Vautrot ici, me dit-il.
- Venant de toi ça ne m’étonne pas.
- Je respecte la vaccination mais c’est quand même curieux qu’un homme avec qui nous sommes en affaires débarque comme ça, sans crier gare. Tu trouves ça normal, toi ?
- Pourquoi pas ? Après tout c’est un docteur, non ? Et si ça se trouve, il a été envoyé par Célestin…
- Je te souhaite d’avoir raison.
- Je suis aussi surpris que toi, mais pas de conclusions hâtives. Aujourd’hui c’est lundi, dans quatre jours Célestin sera là et nous en aurons le cœur net.


Vautrot se rendit le lendemain dans le premier hameau et lança sa campagne de vaccination. Des buissons où nous l’épiions nous remarquâmes qu’en plus du vaccin il s’occupait de soigner les plaies des enfants, de prendre la tension des femmes et de consulter les yeux des vieux. Il prenait tout son temps. Le hameau en question était le moins peuplé des environs, pourtant Vautrot travailla jusqu’au soir, sans s’accorder le moindre repos. Comme notre village est constitué de six hameaux, sans tenir compte des familles établies au centre, je compris qu’on en avait avec Vautrot pour au moins une semaine. Nous nous proposions de l’espionner sans relâche mais nous fûmes dans l’incapacité de le faire, car trois jours après l’arrivée du pharmacien il y eu un décès à Song-Moussi.


Song-Moussi est le hameau le plus proche du nôtre. Nous sommes situés du même côté des rails, nous chassons dans la même forêt et à cette époque-là nos impôts étaient collectés par la même chefferie traditionnelle. Tant de choses en partage ne pouvaient être que de nature à favoriser la familiarité et la confiance de part et d’autre. Non seulement il me fut facile de toucher la dépouille mortelle, mais en plus on me chargea de superviser les travaux de creusage de la tombe et la cérémonie d’inhumation. J’assumai ces responsabilités avec tellement de zèle que quand vendredi soir Célestin arriva pour passer le week-end, le mort avait rejoint la vase en aval de la Makoda depuis vingt-quatre heures.


Deuxième partie à suivre...

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le dimanche 9 février 2014

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