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Les mains moites, Myriam Oh / vases communicants




Tu l’as suivie, celle qui avait éclos entre sa langue et son palais, avait glissé le long de ses lèvres. La ligne. Tu l’as suivie, t’es laissée porter par son souffle, as vibré en résonance avec elle. La ligne. Tu l’as suivie avec plaisir impatience envie. Tu l’as suivie, et te voilà ce soir, au seuil de cette grande menuiserie. Les mains moites qui n’osent frapper contre la porte en bois sculptée par la maîtresse des lieux, de peur de l’abîmer. Tu l’as suivie avec plaisir impatience envie. Mais ce soir, tu ne sais plus très bien ce que tu fais là.

Tu n’es pas une manuelle. N’as jamais su quoi faire de ces dix doigts, protubérances encombrantes de ce toi imparfait. N’as jamais fait que subir les bobos de ces membres délicats. La boule du majeur qui fait valser le stylo plume sur la page blanche. Les crevasses au grand froid. Les gonflements à la canicule. Les plaques d’eczéma, les verrues et l’arthrose. Tu n’es pas une manuelle. As beau être droitière, tu n’as pas plus d’emprise sur celle qui évolue sur la rive droite, que sur celle qui lui fait face dans le miroir de la vie. As beau détenir dans ta boîte crânienne celui qui a le pouvoir de dire oui, de dire non, de leur dire quoi faire, elles n’en font qu’à leur tête et réclament leur liberté. Souvent glaciales quand on les voudrait chaleureuses, parfois moites à laisser la vie glisser entre leur doigts.

Tu n’es pas une manuelle. Ne pourras même jamais imiter grossièrement la sculpture de cette porte en bois qui te fait face. Ne sauras, aussi bien qu’elle, glisser les mots le long de la ligne, les perles le long du fil incolore. Tu aurais aimé l’être - cette manuelle - oui. Tu aurais aimé lui offrir ce bijou unique, ce tableau en lequel on se perd, cette sculpture qui ne peut être que l’œuvre d’un Dieu descendu ici-bas juste pour sa voix enivrante et ses mots vivants. Tu aurais aimé avoir quelque chose de mieux à présenter, de l’autre côté de cette porte, que ces épaules tassées sous le poids de la vie, que ces mains moites qui ne sauraient que glisser contre cette porte-là - sans jamais vraiment l’atteindre, sans que jamais aucun son ne lui parvienne pour la prévenir que, oui, tu es / étais / as un jour été là, à piétiner son seuil.

Tu n’es pas une manuelle. Pas comme celle qui vit là. Dont tu imagines les mains longues et douces. Des mains qui ne tremblent pas quand on pose les yeux sur elles. Des mains sûres d’elles qui, d’une poignée de mains, savent rassurer. Des mains chaudes quand elles se posent sur le ventre de l’être aimé. Des mains qui ne transpirent pas et n’abîment pas la page vierge. Des mains habiles qui jonglent avec les notes, les perles et les mots. Tu n’es pas une manuelle. Non. Et tes mains, tu les caches. Dans tes poches, sous tes fesses, dans des moufles. Pour ne jamais - jamais - lever ou baisser le pouce, tendre l’index, brandir le majeur, laisser un anneau se glisser sur l’annulaire, perdre l’auriculaire dans les plis de ton oreille gauche droite peu importe. Et tes mains, tu les caches. Pour que jamais elles ne dévoilent ces empreintes que tu tentes de camoufler à l’eau de javel.

Tu l’as suivie, à rebrousse-poil, as laissé derrière toi la porte en bois sculptée par la maîtresse des lieux. La ligne. Tu l’as suivie, par peur sans te retourner. La ligne. Tu l’as suivie à contresens, as oublié cet horizon qui se dessinait de l’autre côté. Tu l’as suivie, sans respirer les yeux fermés, l’as avalée. La ligne. Tu l’as suivie, laissant traîner sur le sol ces mains moites qui n’auront pas osé. Aller plus loin que ce qu’elle esquissait. La ligne.


Ni fil, ni consigne pour cet échange avec Myriam. S’imprégner du blog de l’autre et laisser courir son tissu. Ses fils, ses lignes. Dans l’espace bousculé et étroit que nous rencontrions toutes les deux avalées par ce qui nous entoure. Mon texte est ici dans la zone libre de Myriam "un peu d’on mais sans oeuf".

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le vendredi 4 avril 2014

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