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Soliloque des longitudes, Philippe Aigrain / vases communicants




C’est une matière. Tu comprends, les mots c’est une matière. J’en ai plein qui débordent de partout. Il y en a dans des tubes, dans des boîtes, des verrines, des bouteilles, des jerricans, dans des poubelles, sur des étagères, en piles, en vrac. Une matière mais pas première. Ce sont des résidus. Ce qui reste quand on a construit quelque chose et on décide de le garder, ça peut toujours servir. Mais ça n’attend pas paisiblement les mots, ça s’agite, ça se renverse comme quand un enfant balance son petit lit à barreaux jusqu’à passer par dessus bord. Parfois j’en ai plein la bouche, ils se bousculent et sortent à tort et à travers. Tu comprends, c’est pour ça que je ne peux pas parler. Enfin si mais les mots me trahissent si j’essaye de les dire.

Les mots, ils ont des formes, mais ce sont les négatifs de ce qu’on a découpé, la solidification d’une pâte qui a coulé ou des restes de quincaille. Avec ce bric à brac, comment je pourrais dire la douceur de la peau ? Les mouvements imperceptibles des cheveux dans la brise ? La chair de poule dans la fraîcheur du soir qui tombe ? Le frémissement des lèvres qui s’arrête pour ne pas troubler le silence ? L’oiseau de la main qui se pose ? Tu me demandes : mais si tu l’écris, pourquoi ne peux-tu pas le dire ? Si j’essayais, ce serait le cliquetis des clés dans la poche, le bourdonnement de la ventilation, le chahut d’animaux qui se coursent, la porte qui claque. Qui entendrait alors l’à peine audible du pied nu qui se pose dans l’herbe, l’esquisse d’un soupir retenu, le souffle dans le sommeil, le chant qui jamais ne sortira de ma gorge ? Alors je les range les mots. J’essaye de les prendre par surprise. J’en attrape à peine dix. En si petit nombre, je devrais pouvoir les maintenir en place, les assembler peut-
être. Je les tiens dans mon esprit, mais il n’a pas assez de doigts, et je laisse tout tomber avant de pouvoir les dire.

Tu me dis que je suis complètement à l’Ouest. L’Ouest ce sont les caps rocheux, les grandes vagues des tempêtes, les berniques et les pouce-pieds. Je me sens plutôt dans les steppes, la taïga, l’infini pareil du toujours différent mais à peine. Les champignons par milliers, les baies inconnues, les terres vierges tâchées de blessures infâmes, les territoires interdits. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il y a du décalage horaire entre nous. J’ai essayé de les raboter, les mots, de les passer à la dégauchisseuse, de les polir pour qu’ils glissent dans ma gorge. Je les ai réunis par tenons et mortaises. J’ai fabriqué des colles avec les poissons des rivières d’ici. Je les ai serrés dans des serre-joints. Mais ces assemblages, ils ne sortent pas de ma bouche. Ces gestes brusques que je fais, ces élans maladroits, ce sont les mots qui tentent de s’échapper de leur prison.

Parfois je somnole et quelque chose caresse mon front. Il paraît que dans ces moments je murmure des mots dans une langue incompréhensible. Il faudrait que je puisse la parler, cette langue. Peut-être alors que d’autres l’apprendraient ?


Mon texte "Poème dansé" partagé ici sur Atelier de bricolage littéraire

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le vendredi 6 juin 2014

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