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Edouard Louis, Maïwen, violence et outils pacifiques

Je suis marquée par ma lecture d’ En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis. L’effet s’est accentué par la rencontre entre Edouard Louis et Justin Torres à laquelle j’ai assisté.

Je suis admirative du jeu de fiction à découvert d’Edouard Louis. D’une capacité à rallier un camp différent, poussé par la nécessité. Sortir de sa misère c’est bien ça, se donner des armes pour combattre, sortir. Ici les armes de l’étude, du langage, de la sociologie, des sciences humaines et de la littérature. La leçon est implacable. Ecrire est un geste précis et efficace : donner cette leçon au monde.



"Pourquoi me réveiller…”, Werther, Massenet, acte III (interprété par Jonas Kaufmann)

La rhétorique de Pierre Bourdieu s’entend dans les paroles d’ Edouard Louis sur la littérature. C’est un discours parfaitement calibré, d’une grande puissance. Il est sans émotion, une stratégie de combat pour exister dans un champ, à une place.

Ce qui en fait un texte d’aujourd’hui, dans la résonance des grandes fresques de la misère du 19ème siècle, je pense aux Misérables, par exemple, moi qui les ai lus à 13 ans (La série reposait sur une étagère du salon dans une édition reliée qui avait appartenu à ma grand-mère maternelle. Un jour me prit l’envie d’une immersion dans cette histoire comme de la mienne ou celle de ma famille.)...l’actualité de ce texte est la vitalité de l’analyse de Pierre Bourdieu dont il se saisit et l’extension de cette analyse à l’affranchissement de l’identité sexuelle. L’affirmation de l’identité est à la fois sociale et sexuelle. Un double pirouette dans un milieu populaire grégaire où toute différence dérange et produit de la violence.

Dans la démarche d’Edouard Louis un combat contre toute forme de violence est mené. Le mécanisme est passée au crible et le processus au bout du compte très tenu. Edouard Louis est un lecteur de Faulkner mais le soleil aveuglant du mal se joue autrement que sous la pleine lumière du tragique, dans une occupation du champ littéraire, pacifique, avec les outils de la guerre en soi et parfaitement programmés comme ceux des grands guerriers.

Je finis mon cheminement avec ce film de Maïwen, vu en DVD : "Pardonnez-moi". Au centre, la question de la violence. Une mise en fiction de la cinéaste par elle-même dans un rôle de cinéaste. Le personnage joué par Maïwen réalise un documentaire sur sa maternité et explore son vécu d’enfant battue dans ce moment de sa vie où elle enfante à son tour. La guerre n’est jamais déclarée pleinement contre la violence du passé, c’est bien sa définition même : elle ne peut pas se rejouer à l’identique parce qu’elle se joue en conscience. Sinon ce ne serait pas une guerre, ce serait une reproduction aveugle.

Je fais ce lien entre ce livre et ce film, entre deux personnalités, deux vies, Maïwen, Edouard Louis. Deux belles frappes avec les outils pacifiques du récit et du film pour rendre sensible et mettre en conscience les vents contraires.

Passionnée des détails, j’en livre un sans importance et qui me touche :
dans la liste des morceaux choisis par Edouard Louis pour son émission musicale avec Oliver Bellamy, celui-ci : “Pourquoi me réveiller…”, Werther, Massenet, acte III (interprété par Jonas Kaufmann, 2010)
J’ai assisté à cet opéra à l’opéra Bastille. Ce morceau m’a époustouflée, ainsi que la mise en scène de l’ensemble par Benoit Jacquot, merveilleusement simple et donnant vie aux corps. Le seul opéra où j’ai pleuré. Il ne fallait pas chercher à comprendre... J’ai glissé la captation vidéo au coeur de cet article.

Pour aller plus loin :
- J’ai deux langages en moi celui de mon enfance et celui de la culture, Dossier paru dans Télérama
- Pardonnez-moi, réalisé par Maïwen avec Maïwen, Pasal Grégory. Bande annonce

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le samedi 27 septembre 2014