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Mille idées avant d’écrire celles qui survivent à peine...



Cette idée de « fiction à choisir, aujourd’hui ». Me sentir entourée d’îlots de réalité sociale à dévêtir, isolée sur mon île au Trésor comme si je refusais d’entrer dans la précarité, la frontalité du concret.

La fiction de nous-mêmes, de nos mondes, ressentie plus crûment depuis l’ébranlement des jours derniers. Je n’en sors pas de cette enfance de l’esprit, craintive de trop nombreuses fictions à venir...

L’idée que la petite fiction que nous sommes à l’intérieur de notre conscience a besoin de se sentir exister... « J’aime te parler parce que j’aime ton regard quand je te parle », cette phrase que j’aime et garde en tête*.

Je me dis, la première des fictions est notre regard. Un bain de la conscience. Parfois même une simple vibration au contact de l’autre.

Cette belle idée de « pays dont la langue est la traduction » partagée par Mathias Einard lors de sa conversation avec Camille de Toledo et Gwénaël Boutouillet mardi 24 janvier à la Maison de la poésie*.

Cette traduction de l’endroit où je suis, où je ne voulais pas en venir...
Parler de tout mon être ma langue maternelle n’est pas chose simple. En parler d’étrangères ferait habiter un plus loin, un plus large.

J’aime penser que notre intimité est aussi ce pays dont la langue est la traduction. Qu’elle peut s’étendre et se partager comme les langues étrangères se pénètrent les unes les autres.

Qu’une fiction à choisir est aussi un sujet à défendre. Notre aptitude à être dans nos consciences. Notre aptitude à les habiter, à en habiter le corps et tous ses dérangements, et toute sa normalité. Car le pays est tout aussi conventionnel que déraisonnable, selon le point de vue où l’on se pose, vous ne pensez pas ?

Penser à l’irrévérence...Amusée et triste. C’est souvent là que me conduit ma liberté. Ma liberté de femme. Si Monsieur Hulot, Charlot, Buster Keaton étaient une femme... Dans les conflits, les blocages, les débats musclés qui nous entourent, j’invente son visage. Comme une façon de dessiner de nouveaux traits plus légers, labiles, fluides... De bouger les lignes.

Je ne sais pas si une fiction s’emprunte, se « choisit ». Nous habitons dans la fiction comme nos consciences. Aussi libres que contraints, dans un jeu d’équilibre. J’aime penser qu’une fiction réinvente, qu’une alchimie bouge les lignes, plutôt qu’elle s’emprunte comme un vêtement. Le disant je me convainc du contraire... Mon idée en ballotage.

A l’indécision un corps fraternel donne la gravité. Je veux dire par là, sa gravitation, comme on parle en physique de la gravité d’un poids.

Quand les idées sont confortables, je ne me sens presque pas les dire...

Dans la même semaine je lisais « Pas pleurer » de Lydie Salvayre, je suis allée écouter Mathias Einard et Camille de Toledo à la Maison de la poésie, j’ai visionné la dernière vidéo-poème d’« Appelle moi poésie », j’ai regardé « Lila dit ça » en DVD, j’ai lu la bande dessinée « Opium », Télérama, Le Canard Enchaîné, j’ai lu des articles de presse, des articles de blogs, de sites internet, sur Twitter, sur Facebook... Je n’étais pas sûre d’être dans la bonne fiction.

Choisir sa fiction, décevoir de ne pouvoir envisager un monument qui aurait tout édifié d’un seul tenant... Je n’ai pas trouvé d’autre fiction que celle d’une sorte d’esprit touche à tout nomade faussement naïf et pas assez libertaire, pas assez cérébrale, pas assez lettrée, pas assez physique. Jamais assez, jamais de plain pied, jamais d’une seule pièce dans sa langue. A moins de s’en dévêtir, pour en chercher la traduction, et finalement réussir à être soi dans le dedans et le dehors du monde habillé d’un manteau de saison.

Il faudra que je revienne sur la question.


* DVD « Lila dit ça », film de Ziad Doueiri.
* Maison de la poésie de Paris
"Construire un peuple" dans ce "pays dont la langue est la traduction" est l’objet du projet "Eutopia" conduit par Camille de Toledo dans le cadre d’un programme européen. Le 24 janvier à la Maison de la poésie Camille de Toledo et Mathias Einard échangeaient à propos de ce projet dont l’exposé des grandes lignes par les deux auteurs donne une riche matière à penser et à écrire.
Voir aussi l’article de Joachim Séné

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le vendredi 30 janvier 2015