Linguisterie générale et autres menuiseries

Accueil > LÁ OÚ JE SUIS ALLÉE LIRE > Carnets de tous les bords

Carnets de tous les bords





















Au fil des années leur nombre augmente, les formats et les couleurs se multiplient. Une part de mon intimité logée là. Mots fertiles recueillis pour claquer dans la tête. Carnets appliqués, comme quelqu’un qui apprend à écrire, mes carnets de vocabulaire. Listes de mots dont j’ai noté la définition du dictionnaire. Je ne me souviens plus du dictionnaire dans lequel j’ai commencé à chercher mes premières définitions. Je me souviens du premier dictionnaire que j’ai acheté avec mon argent personnel. Un Petit Robert que j’utilise encore aujourd’hui. Difficile pour moi d’acheter un dictionnaire. Un livre oui, il avait un auteur et de la littérature, mais un dictionnaire c’était l’outil trop cher des lettrés. Un investissement que j’avais du mal à m’autoriser. Une grâce clandestine m’a fait franchir le pas. Le distributeur de monnaie a fait par hasard tomber dix pièces de dix francs quand j’en insérais une ! J’ai vite eu 300 francs en poche et acheté mon premier "Petit Robert". Les pages papier bible blanches et douces ont redoublé mes recherches de définition. Les listes interminables de mots à définir commençaient enfin à réduire sous ma discipline de fer pour préciser ce qu’ils voulaient dire. Je ne me souviens plus comment j’ai arrêté mon exercice de définition. Je crois que la reprise de mes études à la faculté de lettres, dans la discipline qui allait me permettre d’être en contact avec les mots, a sonné le coup final de ces carnets de vocabulaire. J’avais déjà 25 ans.

A côté des carnets de définitions, j’ai consigné de manière exhaustive, depuis mes 13 ans, l’âge où j’ai commencé à lire en adulte, les références des livres que j’ai lus. Cette liste m’appartient comme un vêtement. Les vêtement trop petits, on les donne, on les jète, les livres que j’ai porté sont restés. Je n’ai pas la généalogie de ma garde robe en tête (une salopette jaune, un sweet shirt, mes pantalons pattes d’éléphants cousus main, je me souviens de manière générale de mon look androgyne ou garçon manqué, robe violette à petites fleurs de petite fille modèle, sandales blanches assorties (ma soeur portait la même en bleu 3 tailles au dessus) le jour de la photo de classe) ; la généalogie de mes lectures, j’en ai la trace complète. Peu importe vraiment le contenu, il ne s’agit pas d’une étiquette « distinguée », pas plus que le long chemin d’un accès à la culture lettrée. C’est autre chose, ce qui nourrit, mon appétit, ma soif de vie. Sentiers, ruelles, chefs d’oeuvre où je suis allée creuser. Cloisons, murs qu’il a fallu descendre brique par brique pour sortir des carnets eux-mêmes, sans clivage.

Je tiens beaucoup à mes carnets philosophiques. Mes pistes noires. De longs extraits minutieusement retranscrits de mon écriture appliquée. Je ne les relis pas. Mon histoire venue là trouver un manteau, se réconcilier avec elle-même. Elle a trouvé un espace où bouger, ouvrir ses coutures.

J’ai une réserve de carnets vides. Parmi eux, il y en a un que je n’ai pas encore entamé en forme de lingot d’or ! Je finirai peut-être par en faire un cahier de cuisine, ce qui ne sera pas la moindre de ses réussites !

Merci de m’avoir suivie, et longue vie à vos carnets de tous bords !

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le jeudi 7 mars 2013