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Ma petite histoire de l’art et des idées

Jean-Michel Basquiat, Olympics (1984)

Introuction

L’histoire de l’art moderne est truffée de géants dont la masse critique nous empêche de les découvrir à notre mesure. L’optique n’est pas la nôtre. Nos désirs de paysage sont puissants. Nous attendons beaucoup. Sans bien savoir pourquoi. La somme critique, le bien-savoir (et la supériorité de celui qui saura toujours plus que nous) nous retient trop souvent. L’histoire de l’art moderne ne s’apprend pas. Elle s’invente.

De l’arbre de l’art moderne et son foisonnement, je ne connais pas toutes les vérités. Un spécialiste, un professeur d’art plastique, me fera facilement sentir illégitime. Un professionnel de la communication me fera facilement comprendre que je ne présente pas les choses comme il faut, ne sait pas les exprimer comme il se doit. Je suis sortie de ma scolarité, de mes études à l’université, de mon cursus en géographie, puis en littérature, sans vraiment connaître l’art moderne autrement que par une exposition sur l’avant-garde russe au Musée des Beaux Arts de Nantes. Peu fréquenté les galeries, assez peu stimulée par l’option "dessin" et la pédagogie du "faites ce que vous voulez" d’un professeur désespéré par notre âge, c’est vrai. Je suis autodidacte en matière d’art moderne, et c’est peut-être justement pour cela que j’ai quelque chose à en dire.

Et si l’art moderne nous disait justement l’inverse ? S’il nous faisait entendre une bande de rebelles, de mauvais garçons et de filles à scandales qui bravent les conventions, usent de leur liberté de parole, de leur besoin d’exister dans un nouveau paradigme (nouveau monde, nouvelle cabane, nouveau terrier). Si l’histoire de l’art moderne disait avant tout, avant l’école, la critique ou les spécialistes, que nous sommes avant tout encore un peu sauvages. Et que cela ne suppose aucun a priori d’aucune sorte. Que cela nous emmène dans le bain d’une grande main libre et fraternelle, au destin aussi amère que l’espace réduit autorisé par l’obligation de choisir son camp dans un échiquier culturel en lutte des uns contre les autres pour se rendre visible.

Espace du free-jazz, du rock and roll, des claquettes, du cirque... Espace des luttes sociales, des paysans sans terre, des revendications ouvrières, des droits des minorités. Espace des individus cabossés, des traumatismes individuels qui perturbent les destins. Des utopies libertaires. Des avant-gardes artistiques. De l’éducation populaire. Espace fraternel de l’émancipation. C’est cette optique là qui nous pousse au désir de l’art, nous y immerge.

C’est cette optique que je souhaite partager. Chacun y entre selon ses seuils.Les professeurs la trouveront simplifiée, les historiens partielle. Elle aura le mérite de mon implication. Lecture autodidacte dont on retiendra l’essentiel : accepter et comprendre les enjeux de l’abstraction figurative. Dépasser le mode utilitaire de la vie matérielle pour un mode, non pas d’interprétation, ou d’intellection pure, mais un mode complice et décalé qui assume la matérialité des choses, ainsi que l’histoire de cette matérialité - ce qu’elle renvoie dans ses plis de conflits de tous ordres et principalement en matière d’égale légitimité dans la sphère sociale. Celui qui est dans les choses n’est pas celui qui les pense. Et quoi qu’on en dise la hiérarchie entre savoir et faire perdure.

Or, à défaut de défendre une technicité et d’en faire l’outil d’accès au pouvoir des puissants, ne perdons pas de vue qu’elle ne résout pas le conflit de la matérialité et de son rapport au savoir : paysans, ouvriers, artisans, population ayant eu accès à la technologie moderne et au confort, ont-ils gagné une dignité au supposé "défaut" d’intellection du monde dont ils étaient l’objet ? Pas si sûr. Les lignes ont peu bougé. Les barrières symboliques sont les mêmes depuis longtemps.

Il ne s’agit pas bien sûr de faire le procès de la sphère technique, du progrès des sciences, de la technologie numérique dans laquelle nos modes de vie sont immergés aujourd’hui. Mais de pointer, d’une part, qu’elle ne se substitue pas au supposé manque de ce qu’on appelle les "humanités", qui fonde un socle de culture générale, limité en réalité à la culture "scolaire" - socle dit "essentiel" à la culture de l’honnête homme mais qui enseigne la dite "culture" aux enfants dont les valises sont déjà bien remplies de parents "cultivés" ou a minima déjà "désirant".

L’école prétend former des citoyens et leur confier un bagage "culturel" ? Elle échoue très vite, impuissante à faire émerger avant d’apprendre, le désir de culture. Or celui-ci ne naît pas dans la norme, dans un régime de convention. Au mieux il réussit chez les sujets les plus adaptés. Mais il passe à côté de tous les autres, parents et proches moins bien lotis c’est à dire moins bien "parlant", moins bien "écrivant", moins bien aptes à gérer leurs émotions et devant assumer des contraintes matérielles et financières importantes.

Des rebelles et réfractaires, conditionnés par la position inférieure dans l’échelle du savoir, l’école en fait des éternels complexés de moins bien savoir que ses meilleurs figurants. Bons points aux premiers de la classe et derniers rang aux cancres. Et ainsi de la transmission artistique. Ecoles d’arts aux mieux lotis en mal de zone d’expression libre quand tous les autres se sont déjà résigné à rejoindre des filières plus "raisonnables" conduisant à un métier et une autonomie financière.

Mais revenons au "désir de culture". Pour que les têtes éprises de désirs et de consommation s’éprennent d’art et de culture, la meilleure promesse est de participer, se faire "artiste" de sa vie, c’est à dire d’y participer. C’est la vie qui est à réinventer. Comme nous le disent Rimbaud, les surréalistes, les artistes de la Beat generation, les utopistes, bruitistes, etc. C’est la vie, c’est à dire : le rapport que nous avons à la vie qui est à réinventer. Et l’art a là une fonction essentielle. Car la vie est d’abord un rapport de la vie à la vie et une lutte pour extraire plus de vie dans sa propre vie. C’est bien ce que s’essayent à faire toutes les adolescences coincées entre l’excès de vie de l’enfance et l’insuffisante promesse de l’âge adulte pétrifié dans les obligations sociales, familiales, professionnelles, financières... Sans parler des fidélités affectives et sexuelles qui se compliquent à la frontière des âges.

L’art émancipe. L’art nous autorise à la réinvention d’un espace de possibilité. Et c’est bien ce que ni la politique, ni la religion, n’autorisent sans laisser à l’individu la pleine responsabilité de son existence de sujet autonome. Ils font fi de l’espace de la représentation neutre, celui où la participation du sujet se cherche, se dessine, et n’implique pas d’adhésion autre en terme de valeur, que le faire. Faire avec du langage et des matières et des formes, le malaxer, mettre en oeuvre à son tour sans appliquer de dogme, ou de doxa préétablie, ni même suivre l’enjeu de devenir « artiste » au sens d’acquérir la légitimité de la sphère déjà constituée comme tel. En "artiste", c’est à dire en sujet en pleine liberté de contenu et en assumant la responsabilité de sa production formelle.

L’art nous invite par le biais du médium formel à se rencontrer autrement dans cet espace du dire et du faire. Espace avant tout "fraternel" par l’immensité de la liberté qu’il propose en terrain pacifique, dans l’intimité de conscience qui se font signe par le signe et se respectent à l’endroit où elles sont. Jamais entièrement complètes dans leur présence, divisées, éclatées, partielles, jamais frontales. Parfois émotionnelles, mais avant tout dans le jeu du faire et du dire pour l’être. Lancées dans la partie de conscience interminable de se trouver une place dans le monde qui serait la leur non pas parce qu’elles la possèdent, en défendent la propriété, mais parce qu’un tiers ami, une présence fraternelle, leur donne la liberté de le sentir. « j’ai tellement l’impression de ne pas avoir de place dans le monde » dit le garde-chasse Mellors dans le chef d’oeuvre de D. H. Laurence. « Chaque petit caillou a une place dans l’univers » dit la belle Gelsomina dans celui de Fellini. Mais je n’aurais pas du terminer par le mot « chef d’oeuvre ». Et d’ailleurs, ce n’est pas la fin. A suivre...

Consultez la carte mentale de "ma petite histoire de l’art"

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le samedi 8 août 2015