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Chapitre 2 : L’art qui soulève tout est un animal qui dort

Raoul Hausmann, ABCD - 1920


Raoul Hausmann, Spirit out or time - 1920

La guerre est passée. Bien que le quotidien retisse à petit feu son écheveau de gestes familiers, d’infinis bruits de casseroles restent dans les consciences. La médecine sauve, brave avec l’esprit de nouveaux conquérants des ruines les conséquences physiques et psychiques des combats. La ruine morale fraye avec les étincelles de l’armistice. La possibilité de l’ordinaire prend des allures nouvelles.


Tristan Tzara, Dada est tatou


Grosz & Heartfield, Life and Work in Universal

Sortir du cadre, comme la riposte dérisoire à l’autorité de l’histoire. Que peut-on dire encore de sérieux devant le colosse des quatre années d’une guerre du monde ? L’idiotie des artistes qui s’inventent "Dada" prend au tripes à la mesure de l’aliénation superbe devant la disparition d’un espace possible réinventé modestement.


Man Ray, Object to be destroy - 1923

« Oui, je tiens à me faire passer pour un parfait imbécile et je ne cherche pas à m’échapper de l’asile dans lequel je passe ma vie. »
Tristan Tzara

L’énergie d’invention, la fougue du geste intellectuel, le théâtre de paroles, d’images, d’autorisations (l’autre mot du scandale), la liberté du champ de conscience prend une allure de salut. Des affiches, des alphabets désarticulés, du sens qui ne fait pas sens direct, des bruits : malgré quelques années d’une industrie et d’une population réquisitionnée pour la fabrication d’armes de guerre, une langue qui ne parle pas, une image qui décloisonne, des sons qui chargent, l’art des artistes "dada" choque plus que les conséquences de l’industrie sur les vies individuelles.

"Qu’est-ce que vous faites ?
- Je suis peintre, je cloue mes tableaux."
Kurt Schwitters


Man Ray, Cadeau - 1921

Art réceptacle d’une violence morale que les artistes libèrent dans le champ qui est le leur, le champ - avant tout pacifique - de la représentation. Infiniment plus petit, dérisoire, que la réalité de l’événement, du contexte. Force de l’intelligence contre les autorités au commande de la destruction civile.

Quand "Dada doute de tout" ce n’est pas un jeu enfantin de l’esprit. Dada doute vraiment de tout, et c’est bien là le contraste à la fois fabuleux et tragique, sa force infinie ramenée au nombre de supposés fallacieux qu’il a fallu écarter, à la somme de confiance en l’homme passée dans les charrettes du doute comme les réfugiés quittent leur pays.


Francis Picabia, Love parade - 1917

Dada a plus à voir avec la confiance que son iconoclasme vengeur le laisse entendre. Dada est un humanisme arraché à l’échec de la guerre, ce qu’il en reste. Pas grand chose, sinon l’esprit de rester vivant à travers l’agitation féroce du signe dans la brutalité de l’histoire. Seul à pouvoir assurer un espace en dehors, un espace tiers, qui fait signe sans agir autrement que par la présence potentielle de la réprésentation et sans que cela n’oblige qui que ce soit à choisir le camp d’une oppression quelconque.

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écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le lundi 17 août 2015