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Chapitre 3 : Dissoner l’oreille battante

1920. Comment faire du bruit ? Du son-bruit. Rompre l’accord. La fanfare futuriste bat le pavé de l’harmonie à coups de sons industriels. On oublie trop souvent que le vent de la musique souffle fort sur la progression de l’art mimétique vers l’art abstrait. Le coup de balai dans l’harmonie que livre Schönberg avec la dodécaphonie. La parade bruitiste des artistes futuristes qui descendent le son dans les machines modernes avec le Manifeste futuriste (voir lien vers le texte original via Gallica). Nous sommes en 1913. En 1920 avec L’art des bruits de Luigi Russolo. Autrement dit la naissance de l’abstraction tient autant du tympan que de l’oeil.

« Bien que la caractéristique du bruit soit de nous rappeler brutalement la vie, l’art des bruits ne doit pas être limité à une simple reproduction imitative. L’art des bruits tirera sa principale faculté d’émotion du plaisir acoustique spécial que l’inspiration de l’artiste obtiendra par des combinaisons de bruits »

« L’art musical rechercha tout d’abord la pureté limpide et douce du son. Puis il amalgama des sons différents, en se préoccupant de caresser les oreilles par des harmonies suaves. Aujourd’hui l’art musical recherche les amalgames de sons les plus dissonants, les plus étranges et les plus stridents. Nous nous approchons ainsi du son-bruit.

Cette évolution vers le son-bruit n’est possible qu’aujourd’hui. L’oreille d’un homme du dix-huitiène siècle n’aurait jamais supporté l’intensité discordante de certains accords produits par nos orchestres (triplés quand au nombre des exécutants) ; notre oreille au contraire s’en réjouit, habituée qu’elle est par la vie moderne, riche en bruits de toute sorte.

Traversons ensemble une grande capitale moderne, les oreilles plus attentives que les yeux, et nous varierons les plaisirs de notre sensibilité en distinguant les glouglous d’eau, d’air et de gaz dans des tuyaux métalliques, les borborygmes et les râles des moteurs qui respirent avec une animalité indiscutable, la palpitation des soupapes, le va-et-vient des pistons, les cris stridents des scies mécaniques, les bonds sonores des tramways sur les rails, le claquement des fouets, le clapotement des drapeaux. Nous nous amuserons à orchestrer idéalement les portes à coulisses des magasins, le brouhaha des foules, les tintamarres différents des gares, des forges, des filatures, des imprimeries, des usines électriques et des chemins de fer souterrains. »

Luigi Russolo, L’art des bruits

1914 : "Réveil d’une capitale". Morceau bruitiste de Russolo dont les lignes sur la partition dessinent des profils d’immeubles. Une ville en quelques traits comme une vue d’architecture en coupe.

Luigi Russolo, Réveil d’une capitale (pour hululeurs, grondeurs, crépiteurs, strideurs, éclateurs, bourdonneurs, glouglouteurs, sibileurs ), in L’art des bruits.

Cette oeuvre fait partie de ces jalons très discrets mais décisifs pour la compréhension de la naissance de l’abstraction avec les repères tels que :
- la lettre de Kandinsky à Schönberg du 18 janvier 1911

Je crois justement qu’on ne peut trouver notre harmonie d’aujourd’hui par des voies "géométriques", mais au contraire, par l’antigéométrique, l’antilogique le plus absolu. Et cette voie est celle des "dissonances dans l’art"

- le nouveau réalisme pictural de Malévitch (Moscou, 1915)

Quand la conscience aura perdu l’habitude de voir dans un tableau la représentation de coins de nature, de madones et de vénus impudentes, nous verrons l’œuvre purement picturale.
Je me suis métamorphosé en zéro des formes et me suis repêché dans les tourbillons des saloperies de l’Art académique.

- Dialogue sur la nouvelle plastique de Mondrian (1919)

B : Ma peinture d’aujourd’hui n’a pas d’autre but que ma peinture d’hier ; l’une et l’autre ont le même, mais ce but apparaît plus clairement dans mes dernières œuvres.
A : Et quel est ce but ?
B : Exprimer plastiquement, par l’opposition des couleurs et des lignes, des rapports.

Allais-je quitter le courant futuriste sans Marinetti et Les mots en liberté ? Presque !
Tant je voudrais réécrire la partition des accointances de Marinneti avec le fascisme italien. Je retiendrai en tant qu’écrivain la liberté graphique et l’autorisation de décaper la convention grammaticale du Manifeste technique de la littérature futuriste, mais ce n’est pas avec le programme, si énergique soit-il du futurisme, que la frontière de l’art et de son application concrète dans la vie se résoud. Je réserve un prochain chapitre à Marinetti.


Marinetti, Montage+Vallate+Strade x Joffre

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écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le mardi 18 août 2015