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Chapitre 4 : Poème réinventé en moins de temps qu’il n’en faut pour le (...)

Marinetti, Les mots en liberté - 1919

Le son-bruit (voir chapitre 3) arpente la partition, rive la page du poème. Plus d’harmonie à la gamme, de cadre au tableau, de ligne à la phrase, de nombre au vers : les notes font bruit, les formes et couleurs s’émancipent, la langue poétique revendique.

Marinetti n’écrit pas des poèmes il écrit des poèmes libristes. A la notation musicale il invente "l’onomatopée abstraite". Il n’écrit pas, il rompt. Rompt la linéarité de la ligne. Vocabulaire, lexique, syntaxe. Tout ce qui tient la langue dans la forme qu’on lui connaît.


Planche motlibriste envoyée du front par Marinetti en septembre 1917 à la rédaction de " L’italie futurista" reproduite dans "Les mots en liberté futuristes (1919)

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La sensibilité l’emporte. Il s’agit bien, dans l’écrit, de reprendre à la musique (une fois encore) quelques tons du spectre d’expressivité plus large qu’elle accorde à l’oreille. Premier "chant du subconscient" - selon les mots de Marinetti lui-même - et l’on imagine facilement la belle fortune critique de cette expression (Non ? Pas particulièrement ? - Dommage...)


Les mots en liberté futuristes (1919)

Révisons notre vocabulaire :
- on dit pas "poème" mais "planche motlibriste"
- on ne dit pas "rythme" mais "verbalisation dynamique"
- on ne parle pas de rime mais d’"accord onomatopéïque"
- on ne parle pas directement "d’alphabet" mais de "basse visuelle, auditive et mentale"
- on ne parle pas de A à Z mais aussi avec les chiffres, les traits, courbes, signes

Plus précisément :

Les mots en liberté futuristes (1919)


Les mots en liberté futuristes (1919)

Ce fut en aéroplane, assis sur le cylindre à essence, le ventre chauffé par la tête de l’aviateur, que je sentis tout à coup l’inanité de la vieille syntaxe héritée de Homère.
Besoin furieux de délivrer les mots en les tirant du cachot de la période latine. (Elle) n’aura jamais deux ailes. De quoi marcher, courir quelques instants et s’arrêter aussitpit en soufflant !...
Voilà ce que m’a dit l’hélice tourbillonnante, tandis que je filais à deux cents mètres, sur les puissantes cheminées milanaises. Et l’hélice ajouta :

1. Il faut détruire la syntaxe en disposant les substantifs au hasard de leur naissance
2. Il faut employer le verbe à l’infini
3. Il faut abolir l’adjectif
4. Il faut abolir l’adverbe
6. Plus de ponctuation
10. Maximum de désordre
11. détruire le "je" dans la littérature

Marinetti, Manifeste technique de la littérature futuriste


Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), “Montage + Vallate + Strade x Joffre”

Respecter la ligne est dessiner une armée de soldats en place (coin en bas à droit du poème). Les bouger lance l’assaut. Ici la bataille de la Marne (voir lettre : M) La bataille aura le mérite d’exprimer dans le corps de l’ennemi, l’ampleur des sensations éprouvées.

La musique a toujours eu plus à voir avec la sensation immédiate que l’écriture née avec le décompte des récoltes, l’absence de hasard (inscription), la trace (faire mémoire), l’instrument de victoire des puissants. Heure du dépoussiérage : "Imagination sans fils" et "mots libristes" tenus - paradoxe du libre - par un manifeste futuriste directif !

On dit que le poème futuriste tend vers l’image. Il ne s’agit pas tant de gagner la 2D que d’interagir avec le son et l’image dans le cadre linguistique, qui n’en a jamais été séparé. La littérature rattrape ce qu’elle a elle-même confisqué au vivant musical : simultanéité et sensation. La fascination futuriste pour la vitesse est l’autre mot de la vitalité du signe. Le fantasme technico-politique du mouvement échoue, mais la réinvention formelle opère. Restons-en là.

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écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le mercredi 19 août 2015