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Chapitre 5 : Figures du poème en crise (en passant par 18)


© Jean Christophe Cros
Série photographique réalisée à partir de 3 textes du poète Stéphane Mallarmé (« Pour un tombeau d’ Anatole », « Igitur » et « un coup de dés jamais n’abolira le hasard »

On l’aura compris (et les plus avisés sur la question n’en démordront pas) : le poème n’a cessé d’être un lieu de crise. Un lieu en crise, une crise de vers, une crise en acte. Un "couac". Et c’est bien tout ce qui nous fascine et lui donne autant d’importance malgré la place marginale qu’il a toujours occupé dans le champ littéraire depuis la démocratisation de la lecture et le développement du roman - " Livre : action restreinte" dit si bien Mallarmé.

Du "poème malgré tout" au poème appris par coeur dans les dortoirs d’Auschwitz et des autres camps - le temps du par coeur, de la mémorisation comme l’unique possibilité de répis d’une détresse morale qui n’aurait pas supporté le simple "repos" - de la superbe "main tendue" de Paul Celan, celui qui a fait descendre le mot dans l’étude des cristaux pour lui trouver de quoi tenir encore, du poème de résistance lâché avec les vivres par Aragon dans les hélicoptères du débarquement (vous relirez l’histoire), des manifestes dadasophes, de la liberté " réalité rugueuse à étreindre" rimbaldienne (lourde et pesante échappée des valeurs chrétiennes dans une conscience moderne en crise)...
Qu’il s’agisse d’un monde bourgeois étouffé par l’effort de rentabilité du capital, de valeurs chrétiennes étouffées par la difficulté du sauvetage et la somme de souffrance générées à imaginer pouvoir l’être (la "réalité rugueuse à étreindre" n’est que l’autre mot d’un sauvetage céleste toujours reporté dans la souffrance d’y croire)...


© Jean Christophe Cros

Le poème n’a cessé d’être un lieu de crise, autrement dit un lieu de conflit magnifique. Problématisant avec des moyens minimaux les questions essentielles, pour ne pas dire "existentielles" de ce que nous sommes - quelque soit la couche géologique, cloporte kafkaien, cylindre beckettien, cristal célanien. On pourrait dire qu’il agit à grandes lignes de force, si besoin décharges électriques, choc brutal, manifestes, contre la diminution de notre socle vital à chaque prise de conscience.

Est-ce pour cela que la poésie n’a cessé de se définir elle-même en criant ? "Chant du subconscient", on pourrait aussi penser à une colère infantile, avec toute sa puissance et sa noblesse - tant l’actualité nous rappelle combien la liberté de l’enfance dans la conscience adulte est aujourd’hui menacée. Combien un monde qui ne vit plus avec son enfance, la liberté de l’enfance, son autonomie, sa créativité, est un monde en crise toujours plus lourde à porter, toujours moins réel, reculé dans le songe de son désir d’être.

Trop de mots.
Rappelons quelques "manifestes" :


© Jean Christophe Cros

Lettres dites "du voyant" - Rimbaud à Georges Izambard (1871)

[NDR : Izambard, poète et universitaire, incarne ce que Rimbaud rejette / Art de provocation-contestation / fougue existentielle / sacrifice / amorce du "on" - tiers encrapulé entre christiannisme et individu]


" Votre obstination à regagner le ratelier universitaire (...) Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n’a rien fait, n’ayant rien voulu faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse.
(...)
Maintenant je m’encrapule le plus possible. Pouquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre Voyant : vous ne comprendrez pas du tout et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens.
(...)
C’est faux de dire : Je pense. On devrait dire : on me pense. (...)
JE est un autre.
(...)
Je vous donne ceci : est-ce de la satire ? Est-ce de la poésie ? C’est de la fantaisie, toujours. - Mais je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni trop de la pensée
(...)"


© Jean Christophe Cros, A partir de "Pour un tombeau d’Anatole"


Crise de vers, Mallarmé - 1897

« Des infractions volontaires ou de savantes dissonances en appellent à notre délicatesse, au lieu que se fût, il y a quinze ans à peinele pédant, que nous demeurions, exaspéré, comme devant quelque sacrilège ignare ! »

Les langues imparfaites en cela que plusieurs, manque la suprême : penser étant écrire sans accessoire (...)

Narrer, enseigner, même décrire * : l’emploi élémentaire du discours dessert l’universel reportage dont * participe tout *

*(phrase tronquée)

La merveille de transposer un fait de nature en sa presque disparition vibratoire selon le jeu de la parole (...)"

Manifeste dadaïste , Huelsenbeck - Berlin, 1918

Le mot DADA symbolise la relation la plus primitive avec la réalité environnante ; avec le Dadaïsme une nouvelle réalité prend possession de ses droits.
La vie apparaît dans un pêle-même simultané de bruits, de couleurs et de rythmes spirituels qui, dans l’art dadaïste, sont simultanément repris par les cris et les fièvres sensationnels de son audacieuse psyché de tous les jours et dans sa réalité brutale. (...)
Pour la première fois le dadaïsme ne se pose plus d’une manière esthétique devant la vie.

Le poème bruitiste décrit un tramway tel qu’il est, l’essence du tramway avec les bâillements du rentier Schulze et le cri des freins.
(...)

signé par Tzara, Jung*, Grosz*, Janco, Huelsenbeck, Preisz, Hausmann

* Jung et Grosz : psychanalystes.

Manifeste futuriste , Marinetti - publié dans le journal Le Figaro en 1909

Sortons de la Sagesse comme d’une gangue hideuse et entrons, comme des fruits pimentés
d’orgueil, dans la bouche immense et torse du vent !... Donnons
- 
nous à manger à l
’Inconnu,
non par désespoir, mais simplement pour enrichir les insondables réservoirs de l’Absurde.
Comme j’avais dit ces mots, je virai brusquement sur moi
- 
même avec l’ivresse folle des
caniches qui se mordent la queue, et voilà tout à coup que deux cyclistes me désapprouvèrent, titubant devant moi ainsi que deux raisonnements persuasifs et pourtant contradictoires.
Leur ondoiement stupide discutait sur mon terrain... Quel ennui ! Pouah !... Je coupai court, et par dégoût, je me flanquai
- 
vlan !
- 
cul pardessus tête, dans un fossé...
Oh, maternel fossé, à moitié plein d’une eau vaseuse ! Fossé d’usine ! J’ai savouré a pleine
bouche ta boue fortifiante qui me rappelle la sainte mamelle noire de ma nourrice soudanaise !

(...)

3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous
voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut
périlleux, la gifle et le coup de poing.
4. Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle la beauté de
la vitesse. Une automobile de course avec
son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à
l’haleine explosive... Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est
plus belle que la Victoire de Samothrace.
5. Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant, dont la tige
idéale traverse la Terre,
lancée elle
- 
même sur le circuit de son orbite.
6. Il faut que le poète se dépense avec chaleur, éclat et prodigalité, pour augmenter la ferveur
enthousiaste des éléments primordiaux.
7. Il n’y a plus de beauté que dans la lutte
. Pas de chef
- 
d’œuvre sans un caractère agressif. La
poésie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher

devant l’homme.
8. Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles !... A quoi bon regarder derrière nous,
du moment qu’il nous faut défoncer les vantaux mystérieux de l’Impossible ? Le Temps et
l’Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l’absolu, puisque nous avons déjà créé
l’éternelle vitesse omniprésente
(...) »

Consultez la carte mentale de ma petite histoire de l’art

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le jeudi 20 août 2015