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"Bois de peu de poids" de R. Fustier et "Vivre de paysage" de F. Jullien

Quelques mots à propos de deux titres associés ici : Bois de peu de poids : un livre de poésie rapporté du Salon du livre de Paris où son auteur, Romain Fustier, en proposait la signature & Vivre de paysage, essai du philosophe François Jullien.

Bois de peu de poids est un texte ouvert aux sensations du paysage. Entre délicatesse et formes vives, fluidité et rudesse, pénibilité et aisance, un rythme séquencé par des barres obliques rend compte d’une sensibilité tenue en souffle et tempo avant de brosser un vécu identifiable. Le poème se déploie dans un va et vient de pesanteur et de ressources dont le paysage, plutôt qu’une chose vue à distance, active le jeu de poids et de mesures. Les repères du lieu, du moment de la journée, du changement de saison – passage de l’été à l’automne ancrent l’expérience dans une séquence intime et familière différée. Ce qui est douloureux se fond dans une enveloppe de paysage qui accueille sans que la subjectivité ne fonde ce qui fait paysage en sentiments. La métaphore n’a pas lieu, l’entre deux en revanche est lieu de passages de couleurs subjectives autant que de changements de plans ou d’enchainements de vers. L’enchainement est important qui donne son allant, sa mobilité aux impressions captées comme si le paysage autorisait de se dire un peu plus large en même temps que d’en ressentir l’ouverture. Le mélange de parole ordinaire et de perception plus abstraite, de ponctuation discordante et conjonctive, de vécu usagé et renouvelé subtilement vit de tout ce que le paysage agite de vent, vues, et déplacements.

Extrait :
« l’espace quotidien / il déroule ses repères
tandis que tes pensées traînent là-bas /
gravissent le jardin gagné sur la dune
où le sable par endroits paraît ressortir

de terre / en vagues sur le talus
dont la végétation te revient / les yuccas

au feuillage lancé vers le ciel / palmiers » (p 65)

Avec Vivre de paysage ou l’impensé de la raison je retrouve la pensée du philosophe François Jullien que j’ai découverte il y a quelques années avec La valeur allusive ou Procès ou création. "Penser entre" est une conférence que j’ai pu entendre dernièrement à la BNF où l’essentiel de son travail se trouve présenté (elle sera mise en ligne sur le site internet de la bibliothèque). Vivre de paysage explicite la possibilité de renouveler le regard, non pas en dehors du repère cartésien, mais dans le contact avec ce qui en fait la relativité. Quelque chose n’est pas à penser mais à vivre qui n’est pas de la pensée, ni une expérience métaphysique au sens où l’a défini la philosophie occidentale. Ce quelque chose nous dit cette étude, la tradition poétique chinoise le porte en elle par la coïncidence qu’elle installe entre le poème et le paysage. Écrire un poème y est vivre un paysage, et ce un millénaire avant que la perspective n’accorde sa place au paysage dans la peinture de la Renaissance. La pensée européenne ne trouve pas d’équivalent du lien tissé entre vivre et paysage par le poème chinois. Qu’est-ce donc que vivre de paysage à l’endroit de l’impensé de la raison ? C’est ce qu’en termes simples, dans la langue et la pensée qui est la nôtre François Jullien étudie sans produire de concept mais dans le jeu d’un dialogue et d’une approche par distinctions progressives où mise en tension, variation, connivence, nuances du perceptif à l’affectif deviennent de plus en plus subtiles. L’approche d’une réalité sensible non sécable au sens où elle n’est pas la portion d’une réalité tronquée vis à vis d’une totalité qui la dépasse, ni un point de vue sur une étendue , un paysage « qui n’est plus une affaire de vue » mais une forme de vie en « champ tensionnel ».

Bois de peu de poids, Romain Fustier, Éditions Lanskine, mars 2016
Vivre de paysage ou l’impensé de la raison, François Jullien, Éditions Gallimard, 2014

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le dimanche 3 avril 2016