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"Présent faible" d’Armand Dupuy / Éditions Faï Fioc - mai 2016

Un très beau texte au titre qu’on pourrait dire parfait. De ces titres qu’on emporte avec soi dans la pesée des jours. Un livre en prose non justifiée à droite, proche du vers libre, ponctuée uniquement de tirets, qui donne à saisir, au plus juste, le flux d’une pensée en prise avec elle-même.

Un travail de profondeur, d’épaississement du regard à mesure que la voix œuvre à dire. Une subtilité dont on sait, à lire, à écrire, combien l’angle, la tangente, entre le visible, la matière et le vécu est aussi précis à saisir qu’une résolution géométrique.

Mon enthousiasme pour ce texte vient aussi de l’ absence de séparation entre la voix réflexive qui amène la distance et son ancrage : dans les choses, espaces, moments de vie ramenés à l’ordinaire et aux matières . L’ensemble donne à sentir la navigation de la conscience en prise avec la complexité et l’effort de s’engendrer dans ce qui se dérobe, s’use.

La question est bien nommée : « ce présent faible qui nous tient si faiblement / si faiblement me lâche se paye d’images et de mots de fausse paix partout pourtant salle d’attente ailleurs où l’on cherche sa pente où l’on attend rien ne faisant qu’épaissir l’attente » (p.35). L’enjeu est de « défaire du temps ». Et les formules exactes émergent, nombreuses, disséminées dans la prose pour le dire et le faire, le « mâcher ». On peut extraire de très nombreux extraits tant ce texte est riche, et donne envie dans le pli de son regard de faire pensée en « présent faible ».

Extrait

"il est cinq heures trente sept l’écœurement ne lâche
pas je ne sais comment le pire me trouve à travers
bribes et rebuts très peu suffit fait passage
porte pupille ou café déjà froid - ce froid
dont les têtes et les noms vous repoussent
à la moindre occasion - la bouche est un nid
les yeux le sont tous les pores on voudrait chasser
le vertige par une seule cascade de syllabes
on s’écoute on s’égalise on laisse cogner la colère
dans les épaules je renonce martèle plie sous le
pire je ne bouge pas - n’est-on pas davantage
souvenir de soi-même que soi-même et pâte
assez molle ou marais - ce présent faible fébrile
me lâche et me tient : je suis intact et broyé
l’écartèlement d’un nœud dans sa chute"

Présent faible , Armand Dupuy
Éditions Faï Fioc, mai 2016
(65p., 9€)

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le vendredi 17 juin 2016