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chambre zérosix, Isabelle Pinçon / Éditions La Rumeur libre, 2015

"chambre zérosix" est un livre-expérience au chevet des derniers mois de "lhommeenmourance", un père hospitalisé.

D’emblée, les concrétions verbales tiennent en alerte. Quelque chose d’instinctif qui induit une captation sensorielle de la matière par la forme, de la chose concrète par le mot. Là où la régularité syntaxique aurait manqué de nuance, où la vie elle-même aurait achoppé - verbalement ordonnée - à se dire, les concrétions syntaxent à leur tour.

L’altération procède par effet textile plus que de style : une suture graphique comme un fil retouche la matière percée. Là où la discordance aurait pu défier – on ne perce pas la langue écrite sans défier l’autorité grammaticale, sans « rompre », elle semble accorder simplement, rassembler les écarts. Concrétions verbales, disparition de la ponctuation pour le retrait blanc et le tiret, paroles en encadrés, quelques italiques : comme différents seuils de l’expérience, des différences d’angle de vue.

Les sujets tiennent, traversent l’épreuve – la syntaxe, avec son grammaticalement correct qui ne l’est toujours que relativement au choc qu’elle supporte, dit la continuité malgré tout, et aussi de l’intimité, du lien, là où se joue précisément son urgence, son risque de fissure.

La force de "chambre zérosix" est de tenir tout cela ensemble : cette puissance de la syntaxe à faire corps et celle de son altération à générer des appuis. Tout le texte s’entend presque comme un corps parlant, un visage matériel : signes et figures / appel d’air / paroles, regards.

L’impression de simplicité d’ensemble déroute où il est question de cheminement d’un être vers la mort. Elle s’entend aussi en signe de dignité, en pli d’accueil, en douce leçon de vulnérabilité. "Lhommeenmourance" est mort "chambrezérosix", nous conduisant avec lui dans sa mourance sans que la possibilité d’être, ou d’avoir été, elle, ne fissure entièrement. Un livre qui compte.

Extrait :
[certains espaces ne peuvent pas être reproduits ici, ils sont remplacés par des barres obliques]

"Il faut construire une vraie maison autour de son lit // Il faut croire à sa maison Rapporter le canapé bleu la toile cirée le tableau aux oiseaux les nymphéas le coq sur son socle et surtout le cendrier en bois d’olivier les mégots écrasés

Il faut reconstruire l’intimité // Le familier le bien ordinaire le quotidien aimé // La table ronde sur laquelle poser les avant-bras pour réfléchir aux conflits dans le monde // Le balcon aussi // Le grand angle sur la ville // Les tours au loin // Le gymnase au pied // La marche des dieux jusqu’au fond des collines // Poser le bleu autour Injecter la sensation du vent et la légèreté des heures

Il faut contrevenir à mourir // Contre // Venir

Isabelle Pinçon, chambre zérosix
Editions La rumeur libre, 2015 – 15 €

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le mardi 1er novembre 2016