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Moi et les autres petites personnes on voudrait savoir pourquoi on n’est pas dans le livre en plus c’est la première fois que je mets les bras comme ça, Perrine ROUILLON

Paru aux éditions Thierry Marchaisse en 2016, si vous n’avez pas encore lu ce livre, vous êtes passé à côté d’un petit bijou. Il est encore temps de vous rattraper ! J’ai un immense plaisir à répondre à l’invitation de son auteur, Perrine Rouillon, pour écrire cette note. Le titre figurait dans la liste des livres que j’ai lus, et méritait en effet, que j’en parle plus longuement.

Il suffit de peu de choses pour défaire un livre. Cela semble presque aussi simple qu’un lacet. Je n’emprunte pas le mot "lacet" au hasard. "La petite personne", personnage essentiel à défaut de correspondre à la catégorie du "personnage principal" évoque graphiquement un lacet. C’est un petit trait au bord du brouillon qui peine à se fixer dans la page. L’instance narrative, deuxième personnage essentiel du livre, est là pour l’aider.

Est-ce ainsi que le livre se défait ? Vous me direz qu’avec un petit trait au bord du brouillon et une instance narrative campées dans la page, le livre a, au contraire, tout pour réussir. Rien n’est pourtant évident. La régie narrative n’est pas la meilleure conseillère de "la petite personne", qui préfère gesticuler en traits composés et miniature dessinée que de suivre sa compère écrite. Leur dialogue chemine au long du livre dans un conflit délicieux.

On se prend d’emblée de sympathie pour "la petite personne". D’abord parce que son mal d’apparaître dans le livre est un mal-apparaître tout court. Comment peut-elle y rentrer avec une forme qui ressemble si peu à une forme d’elle-même, réduite à presque rien ? Un déséquilibre pèse dans l’objet livre dès lors qu’il se dessine. La petite personne, "graphique", ne leste pas autant que les pages écrites. À ceci près qu’elle le revendique dès le titre : "Moi et les autres petites personnes on voudrait savoir pourquoi on n’est pas dans le livre en plus c’est la première fois que je mets les bras comme ça".

Principales difficultés pour faire page à l’instar du texte : le mot "n’a pas d’yeux, pas de cornes, de coquilles". Autrement dit, passer à l’identique d’un signifiant à un autre s’avère une prouesse impossible. "C’est trop dur l’écriture", conclut la petite personne quand l’instance narrative, elle, disparaît en ligne de points avant de s’éclipser totalement.

La petite personne, seule sur la page, perd une partie d’elle-même, rappelle son double avant de sortir par la marge de droite et réapparaître multiple dans un espace non linéaire et se démembrer. L’alliance de l’écriture et de la petite personne dessinée échoue. Elle communique aussi l’envie de chercher à les réconcilier toutes les deux nous aussi. Ce qui ne saurait mieux défendre le goût d’écrire en s’amusant de tous ses possibles. Un livre imparable !

Moi et les autres petites personnes personnes on voudrait savoir pourquoi on n’est pas dans le livre en plus c’est la première fois que je mets mes bras comme ça, Perrine ROUILLON - Editions Thierry Marchaisse, 2016

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le lundi 24 avril 2017