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ECRIRE C’EST VISAGER, Jean-Louis Giovannoni

Questions à Jean-Louis Giovannoni
par Nolwenn Euzen

« Par besoin de recouvrir. D’habiller le monde. Pour l’envisager. Faire figure. Et se constituer un vis-à-vis.
Alors pour cela on transfère. On transfère du soir au matin. En tapissant du compatible. Du ressemblant. Pourvu que ça nous regarde ! Que ça nous tienne lieu de face à face. »

*

« Transfert du sens » dîtes-vous ? je préfèrerais : transfert de sens. Car l’affaire est plus physique et directionnelle qu’elle n’en a l’air. Il faut la prendre au pied de la lettre. Au plus près du sol. De son appui. Dans sa charge, faite de forces contraires. Cherchant chacune à dominer. A prendre le dessus. Et ne trouvant équilibre (ou neutralisation) que dans le mouvement des phrases.

Tout ça se tient dans les mots. Prêt à agir. Prêt au transport. Dès que ça s’engage. Ca agit. S’interpénètre. Non pas comme sens, mais comme direction. Avec la vitesse d’entrée propre à chaque mot. Actant ainsi la tension entre fixer et bouger. Véhiculée par chacun. Et agie par contact. Dans la foulée.

Ecrire, c’est bouger. Et toute métaphore est geste. Un geste éprouvé. Eprouvé par frottement. Entrée et sortie. Enchaînant appuis et ouverts. Passage en l’un et fuite en l’autre. Selon sa vitesse. Sa durée. Sa combustion. (Teneurs en son. En frappe. Et plein d’autre chose soulevé à chaque mot.) Enchaîner mots, phrases c’est opérer un déplacement. Un déplacement mental. Car le corps n’est pas dans les mots. Ne confondons pas corps et mots. Ce sont les charges. L’énergie développée par celles-ci qui bouge en elles. Qui cherche figure non spatiale, non figurée. Et qui est actée en permanence à même le mouvement. Se donnant espace où aucun pied ne peut tenir. Ne circulant que dans l’interne.

Vous parlez de « transfert ». Le voilà le véhicule nécessaire. Oui, nous transférons, et c’est dans la gestuelle que se tient l’affaire. Car l’objet ne peut être interné en l’état. Trop encombrant. Toujours trop. Nous ne le comprenons que par ses effets. Ses effluves. En différés. Plus infectés qu’affectés. En produisant vaccines et anticorps.

A y regarder de plus près, toute défense immunitaire développe des réactions adaptées à l’entrant. Des réactions spécifiques. On ne traite pas de la même façon une montagne ou un clou de girofle. L’organisation (l’organisme) du texte en tient compte, en ne se mobilisant pas de la même façon. En répartissant ses charges autrement.
Pas mêmes teneurs = pas mêmes effets.
En fait, on doit plus éprouver qu’énoncer.

*

Nous sommes en état de « transfert » permanent. Obligé. Dès que… on transfère sur. Par besoin de recouvrir. D’habiller le monde. Pour l’envisager. Faire figure. Et se constituer un vis-à-vis.
Alors pour cela on transfère. On transfère du soir au matin. En tapissant du compatible. Du ressemblant. Pourvu que ça nous regarde ! Que ça nous tienne lieu de face à face. Même l’avers est face. Toujours tourné vers nous. Ne nous quittant jamais des yeux. Nous autorisant au mouvement. D’une rive à l’autre.
Même l’ouvert tient son fermé en laisse. Et inversement. Car il faut toujours partir d’un point. D’un point finalisé. En emportant sa fermeture avec soi. Pour la retrouver en fin de course. Adossée. Adossée sur l’autre rive. Et déjà retournée vers nous. Nous faisant face..

Les métaphores ne sont pas que des mots. Mais aussi des jetées immédiates de couvertures. De recouvrement. Des saisies arrêts. Enfilant prêt-à-porter. Et fabricant figure à tour de bras. Pour meubler espace et vide.

Ecrire, c’est visager (mais bouger aussi). Pour ne pas se perdre. Pour tenir son retour.

*

Vous dîtes aussi : « manière conceptuelle ». Et aussi : « Pas une table de dissection mais une table d’expérimentation ». Je retiens « manière conceptuelle » et « expérimentation ». D’accord pour me glisser dans cette manière et de l’expérimenter (Je dirais dans ma langue : l’essayer).
Une conceptualisation avec pour point d’acmé le concept. En fait, ce travail de resserrement est toujours une tentative de prise (emprise) et de réduction active.
Se visser à un concept, après avoir opéré un grand nombre de pliages internes, est une action saine. Nécessaire. A laquelle aucun être ne peut se soustraire. Comment faire autrement ? Devant la multitude qui presse. Qui cherche logement.

Tout mot est un concept. Par nature. Par sa capacité à faire le vide autour de lui. Car les mots sont faits pour se dégager. Ne plus être en prise avec. Collé à. Pour tenir en respect. Diminuer les tensions. Et toutes ces meutes poussant aux frontières. Qui menacent de déferler.

Ecrire, c’est en fait lyophiliser. Lyophiliser le monde. Le pelliculer.
Le ranger en somme.

Et si on veut reprendre à la première accroche. Au premier mouvement. Pour se repulper l’affaire. Lui redonner tripes et humeurs. Il faut attaquer au pied de la lettre. Ne pas la quitter d’une semelle. Non pas en remettant de l’eau dans la source, mais en la rétro-agissant. Pour lui faire expectorer le peu qu’elle contenait encore. Ah que d’eau ! contenue dans la moindre poussière. Qu’elle exhude ! Qu’elle bouge enfin ses gestes dans les déplis du mouvement.
Un concept est un lieu serré. Un lieu de rangement. Un point à ré-humecter. Pour lui redonner teneur. Action. En somme un point de rebond. Incluant à la fois aller et retour.

Faut-il encore qu’il soit transportable. Pratique. Comme un couteau suisse.

*

Rien n’est frontal. On ne va pas à.
On se détourne. Entre par la sortie.
Le « saut » se fait dans le geste. Dans la tenue de son membre.
Le direct. Impossible.
Impossible sans préalable. Habillage.
Du cousu membre à membre.
Horizon de petits proches. Toujours à portée de main. « Tenue du large » bâtis et reprises. Extensialisés. Dans l’évidence. Plate. Evidée. Sans conséquence. Ayant rôle de tenture. D’arrière pays. Peu chargée. Ne se la ramenant pas. Mais disant : Y ‘ a plus loin ! Tout ça dans le paquet de la langue.
Alors, la « cible » devient point d’assise.
Et viser = s’appuyer.
Les mots cherchant le mieux vissant. Et visant dans le mille. En interne.
Dans la colonne. Béton. Armé.

D’accord pour « l’usage du transfert de contexte », pour « le saut de registre ». Mais dedans. Dans le mouvement. Interne. Au plus près de sa semelle. Avec horizon prédigéré. Protégé. A bout touchant.

*

Le « lyrisme » demande un apport calorique important. Un afflux sanguin considérable. Encore faut-il savoir se dilater au bon moment. Ne point gaspiller en courses folles. Agitées.

Cela suppose d’ouvrir plus. Mais comme ouvrir c’est couvrir…

Comme tous les entrants, tous les prétendants, ne peuvent bénéficier de telles dépenses, l’affaire se fait par affinités. Par affinités électives. Et part manquante.
En faisant retour vers celle qui… Et dont on fait nappes et draps fins. Pour tapisser le temps.
Abouché à l’orifice. Son creux. Sentant liquides agités. Ne tenant plus . Et fonçant vers plus grand. Plus sensible. Avec plaie sertie et plage fine. Pour nourrir vagues et vents. Et buvant sa montée lèvre à lèvre.

Dans la colonne.
L’arbre.

Province oubliée.
Faisant retour.
Parlant sa langue.
Bougée de soi.

*

La « philosophie », c’est comme les « concepts ». Il faut en avoir l’usage. Dans le mouvement. Dans bon mouvement.

Aucune poussée, aucune denrée ne sont à rejeter. Elles font partie de l’équipage. Tout dépend des circonstances. Des rives croisées. Du nécessaire.

L’important est de tenir tout ça sous emballage. A disposition.
Et quand au moindre appel, au moindre signe, ça ressurgit : on déballe sur le champ. Prenant file et ticket. Impatient. Prêt à s’injecter. Par voie veineuse. Ou sous calotte. Pour pondre. Pondre sa charge. En terrain fertile. Et ça pousse. Pousse derrière. Pour ne laisser goutte en carafe.
Inutile de trier. T’interdire en amont. C’est déjà là. A même. Depuis le premier frottement. Par imbibition. Greffe. Et ça agite son germe. Dans la colonne. Montante. Ou descendante.

Ca s’empare. N’attend que le déclic.

*

Si c’est une « physique » : elle doit agir. Et comme aucun mot n’existe isolé, il flue. Ramenant au point d’impact toutes les énergies. Seule façon de se faire entendre, de faire geste. Par sa seule vitesse. Son profilage. La nature de ses matériaux. Leurs effets retards. Immédiats. Tout dans la frappe. Et ses enchaînements rythmiques. Et les frottements dans l’air. Lui donne partition. Mais aucun mot n’est texte à lui seul. Mais concertant. Jouant de sa physique propre. Et si tout ça devient mouvement d’élation, c’est de la poussée qu’il tient cette position.
En somme c’est un travail d’équipe et non une individuation. Et pour lire, il faut éprouver tous ces développements.

Lire, c’est danser d’autres corps des autres. Par emprunts successifs.

*

Je reprends la « théorie » de l’écart nécessaire, de la vue de biais où j’avançais que rien ne peut être abordé en frontal. Mais toujours par détours pour que la chose puisse être là, sans tout à fait ...
Cela veut dire qu’aucune parole ne totalise, n’est dépositaire. Ne fonde. Par impossibilité physique. Incapacité à contenir tout ce qui se présente.
Pour faire passer en nous, nous devons transmuer, transformer en valeurs internes compatibles avec nos intérieurs. Cette traduction développe instantanément des énergies, des mouvements qui nous bougent sans y toucher. Surtout sans y toucher.
Dans ces mouvements d’évitement, la « justesse » des mots ne peut être due qu’à des éléments lexicaux hétérogènes. D’un autre tissu. Car si les mots collaient à la chose, trop associés à elle, à son usage, on perdrait pied.

C’est de là que vient l’usure des mots, du peu de consistance des associations réflexes produites pour compenser le manque.
Pour maintenir une teneur, une énergie gymnique dans ses phrases, il faut réinjecter du danger, du proximal. De la menace imminente.
Les lexiques empruntés à la physique, la médecine, les sports… constituent par leur étrangetés situationnelles, des arrêts dans l’écoulement de la phrase. Leur hétérogénéité ne distrait pas. Au contraire, elle charge les mots d’une énergie nouvelle. Une énergie déplacée. Incompatible. Créant de la tension. De la contradiction. Cet écart tendu fait alors émerger les mots hors de leur sommeil. Ils ne suivent plus : ils se précipitent. Et les place, d’un seul coup, sur l’axe énergétique du mouvement des phrases. A nouveau on les sent bouger. Se déplacer à l’intérieur inventant espaces et gestes qui les tiennent.

© Jean-Louis Giovannoni, novembre 2008.

Le texte est lisible également en document de type Calameo qui vous permet de tourner des pages et de l’exporter.
Ecrire c’est visager
(Merci de respecter le principe du "creative commons" pour les citations.)

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le lundi 18 mars 2013