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La continuité entre les mots #1, Jean-Louis Giovannoni


Pour Hélène Chaigneau

Pour elle, nous étions tous soumis à cette nécessité de devoir s’inventer un espace propre (son espace) pour pouvoir circuler tout simplement dans l’espace réel (l’espace physique j’entends). Comme si ce dernier ne nous était pas donné d’emblée et qu’il nous fallait le créer en même temps qu’il nous mettait au monde.
Ainsi étions-nous co-créateur avec l’espace de cette aire qui nous accueillait dans notre venue. Tout ça dans la plus grande évidence, sans même s’en apercevoir. Nos gestes se mouvant sans encombre dans un espace inventé par nous en permanence. Chacun le sien et ça dans le croisement de tous – encore faut-il apprendre à les distinguer ! »

 

J’ai choisi d’aborder les écrits d’Hélène Chaigneau non comme un psychiatre que je ne suis pas, ni comme l’assistant social que je suis, mais qui n’interviendra pas aujourd’hui dans cet exposé.

Hélène Chaigneau m’interrogeait, de temps à autre en tant que poète, pour m’entendre parler de l’effet que me faisaient les mots de tel patient ou de tel autre. Quelles charges je ressentais à leur contact et comment celles-ci se disposaient dans leurs mots.
Parfois, je lui rapportais mon étonnement de voir certains patients prendre mots et expressions littéralement au pied de la lettre. Je découvrais tout cela dans la fréquentation quotidienne des malades et grâce à nos échanges fréquents.

Elle s’intéressait aussi à ce que j’écrivais à partir de ces rencontres où je ne savais plus, à quels mots me raccrocher pour cheminer dans la langue des patients. J’allais écrire langues (ce qui serait plus juste) car chacun a la sienne. Une langue sans équivalence possible avec d’autres et dont je n’arrivais pas à saisir toutes les nuances, les mouvements internes. Les points d’appui.

De mon point de vue, tout cela semblait peine perdue, mais jamais à ses yeux. Elle m’encourageait à continuer mes explorations en terrain inconnu, à ne pas renoncer en somme.
Pour la remercier d’une telle attention, je décidais de lui dédier un de mes livres nouvellement écrit : « L’Invention de l’espace »(2).

Et « L’invention de l’espace » devint, entre nous, un sujet de discussions. Elle en questionnait la moindre phrase, ses passages à la ligne, jusqu’aux blancs entre les fragments. Pour elle, nous étions tous soumis à cette nécessité de devoir s’inventer un espace propre (son espace) pour pouvoir circuler tout simplement dans l’espace réel (l’espace physique j’entends). Comme si ce dernier ne nous était pas donné d’emblée et qu’il nous fallait le créer en même temps qu’il nous mettait au monde.
Ainsi étions-nous co-créateur avec l’espace de cette aire qui nous accueillait dans notre venue.

Tout ça dans la plus grande évidence, sans même s’en apercevoir. Nos gestes se mouvant sans encombre dans un espace inventé par nous en permanence. Chacun le sien et ça dans le croisement de tous – encore faut-il apprendre à les distinguer !

Je pense subitement à la phrase d’un patient : « Je suis plus petit que ma taille ». Celle-ci démontre, s’il le fallait, combien nous ne savons pas occuper notre intérieur, et combien il nous faut aussi l’inventer. Obligation pour tous, et ça selon ses moyens. Mais d’emblée nous n’avons pas les mêmes.

Longue discussion en perspective.

Je ne chercherai pas à vous retracer fidèlement le contenu de nos échanges (nous ne prenions aucune note), mais je vais essayer de vous faire partager le mouvement qui les animait.

Alors cheminons…

Avant tout, il faut savoir où l’on se tient, vers où l’on doit naviguer, quels en sont les repères. Enfin, il faudrait…

Lorsqu’on écrit, prononce des mots, des phrases : on convoque.
On convoque aussitôt.

Dans cette venue, il y a toujours trop – ça excède – et en même temps ça ne contient pas assez. Avec les mots, nous sommes tout de suite dans le manque et à la fois encombrés par l’immensité qu’ils entrainent.
Un seul objet – c’est déjà trop et pas assez…

Les livres d’Hélène Chaigneau m’impressionnent beaucoup parce que non seulement, j’y entends encore sa voix raisonner, mais j’y retrouve la façon particulière qu’elle avait de se déplacer dans la pensée. Une pensée ancrée dans ce qu’elle nommait, elle-même : « les petits-riens ».

« Les petits riens », ça n’a pas l’air comme ça, au premier abord, mais si l’on s’y arrête et qu’on leur prête attention, alors surgit de l’évidence, enfoui là sous nos yeux, ce qui se tient en eux comme allant de soi et que l’on ne sait plus voir.

Ceux qui approchèrent Hélène Chaigneau, vous diront combien l’infra, l’à peine visible, faisait évènement pour elle, et que cet infime retenait toute son attention, là où d’autre passaient sans rien voir.

Ce temps passé auprès du discret, faisait apparaître, pour elle, quelque chose, manifestement, qui jouait un rôle de fond ; un fond où s’appuyer, s’ordonner parmi… les autres et les choses de ce monde.

Il suffit de se pencher sur ses livres pour mesurer, avec toute l’humilité qui était la sienne, combien Hélène Chaigneau entraîne son lecteur à repenser le geste même de penser et ce qui fonde ce penser, ses conditions atmosphériques autant que matérielles.

Chez elle, tous les registres « d’être au monde » sont toujours convoqués sans aucun ordre préférentiel : tout est mise de fonds. Participe à. Le discret au même niveau que le devant qui s’affiche en permanence.
Tout est à accueillir. Tout compte en fin de compte.
Cette vision du monde qu’avait Hélène Chaigneau, est totalement déhiérarchisée.

Penser avec elle, c’est se mettre en situation. Mettre son psychisme en prise directe avec l’évènement, « l’entour » de l’événement. D’en être ! Et ça c’est drôlement physique !

Lorsque je parle de modestie, il s’agit plutôt de lucidité nécessaire à toute rencontre. J’entends de ces rencontres qui modifient les êtres en présence et qui font que l’on n’est plus le même après qu’elles aient eu lieu. Quelque chose précède notre venue, et ce quelque chose ne se révèle que dans la venue.

Penser avec Hélène Chaigneau, ce n’est pas penser « le tout » de façon surplombante – jamais – mais se tenir à la source de l’instant.
Avec elle, penser c’est travailler avec les aléas de la rencontre, avec cette part imprévisible ne se découvrant qu’à travers les gestes qui surgissent et fondent l’instant même de la rencontre. Toujours à la croisée des possibles et travaillés par ses impossibles. Ceux de la rencontre. Ceux qui sont de la rencontre.
Nous devons autant à ce qui nous empêche qu’à ce qui permet.

Les échanges entre les êtres ont toujours passionné Hélène Chaigneau. Tout ce qui était vivant avait de l’intérêt pour elle, y compris les objets, les plantes… tout ce qui compose ce monde et qui vit à son propre rythme. Le sien et pas un autre. Tous les rythmes, à ses yeux, étaient contemporains et ça quelle que fût leur manière de s’écouler…

Le rapide côtoie toujours l’immobile et inversement.
Seuls les croisements font événement.

Hélène Chaigneau poussait sa curiosité jusqu’à s’interroger sur la façon d’arroser telle plante ou telle autre (par le haut ou pas le bas ?) comme me l’a rapporté mon amie Élisabeth Doussou qui échangeait souvent avec « la Patronne » (nous la nommions ainsi avec affection) sur les boutures et les pousses. Marcottages ou greffes ?
Lançons-nous dans cette autre passion qu’était la sienne : la lecture assidue des dictionnaires en tout genre.

Voyons ce que nous dit « Le Petit-Larousse (1964) » :

Marcottage : Procédé de multiplication végétative des plantes par lequel une tige aérienne est mise en contact avec le sol et s’y enracine, avant d’être isolée de la plante mère ».
Tous les mots sont ici à peser comme Hélène Chaigneau pesait chaque mot qu’elle rencontrait.

À présent :

Greffes (même dictionnaire) : Œil, branche ou bourgeon, détachés d’une plante pour être insérés sur une autre ».

Avec ces définitions, ne sommes nous pas, mine de rien, en train de nous interroger sur le contact avec un sol et l’enracinement ? Vous voyez ce que je veux dire ? N’est-ce pas la séparation qui est en jeu lorsqu’on lit ceci : « avant d’être isolée de la plante mère »
Ou dans Greffes : « détachés d’une plante pour être insérés sur une autre » D’un seul coup, on se dit que cela ne doit pas être évident de vivre de telles aventures. Et que ce n’est peut-être pas donné à tout le monde d’être ainsi marcotté ou greffé ?

Continuons notre exploration

Cette attention pouvait tout aussi bien se porter sur les chaussures d’un patient et sa façon de poser ses pieds au sol.

Tout cela, pour elle, était une marque discrète, certes, mais vive du comment on se saisit du monde, comment on s’y tient plus ou moins d’ailleurs – et qu’est-ce que se tenir au monde ? Qu’est-ce que ça veut dire pour soi, en fin de compte, et pour les autres aussi ? Comment tout ça s’inscrit dans nos faits et gestes ? Comment l’autre peut ou ne peut pas nous y rejoindre ? Comment comprendre, au sens d’accueillir… l’étranger que nous sommes à nous-mêmes et pour chacun, et la distance irréductible qui se maintient entre les êtres comme un geste fondateur ?
Distance… et tenue en. Tout ça d’un seul tenant.

Primordial.

Après cette mise en jambe, j’aimerais m’arrêter, un tant soit peu, sur un texte extrait de « Paroles », livre publié, en 2011, par la revue Institutions, dans la collection : « La boite à outils » dirigé par Pierre Delion et Jean Oury. L’article s’intitule : « Regards sur les mots dans la vie ». Il a été publié, pour la première fois, en juin 2001, dans la revue « Empan ».

Dans ce court article (3 pages ½), Hélène Chaigneau mène une réflexion d’une grande intensité sur le fait même d’écrire ainsi que sur les divers registres d’implications qu’exigent les différents genres d’écritures auxquels on peut se livrer.
Quand on connaît l’incroyable exigence qu’était la sienne, pour tout ce qu’elle devait écrire ou dire, on ne peut donc que redoubler d’attention à sa lecture.
Pour vous donner la tonalité de sa voix, je la cite d’emblée :

« C’est l’ambiance, l’entour qui habille le mot et le dynamise ».

Je continue :

« À cet égard, il y a des différences entre écrire à, écrire pour quelqu’un et tenir conversation. Dans chaque position le métier n’est pas le même. Bien que ce soit le même métier qui tisse. Ainsi en vient-on au texte. »

C’est toute la posture initiale qui est ici convoquée par ses mots. Là où il n’y a jamais eu de commencement parce que toujours déjà commencé, avant même… et soumis à la succession, à la continuité… Mais c’est aussi l’adresse qui est questionnée. Dans l’écriture à qui s’adresse-t-on ? À l’autre ? Sûrement. Mais un autre qui est aussi à demeure, un qui nous fréquente de si près qu’il nous est intime. Comme un semblable.

Continuons

C’est « l’entour » qui tient et donne tenue aux mots, mais qui dynamise aussi cette envie irrésistible de passer l’affaire à son voisin. De s’en sortir d’une certaine façon.
Aussitôt, c’est le tricot qui démarre ! Ça fait liens. En même temps, ça tricote toujours avec une maille de retard, nous fait-elle comprendre, et cette maille est sans cesse à venir.

Écoutons-la :

« La saisie des mots se fait à la traine : en retard sur leur naissance, mais en même temps et de manière irrépressible en quête de les remorquer. Quand je te suis, je te précède : dialectique paradoxale, comme est l’espace sans dimension. »

« L’ambiance », ce sont les conditions de ce qui advient et qui donne tonalité, épaisseur et couleurs aux évènements. « L’ambiance » ne précède pas tout à fait la venue du sujet, elle est constitutive de sa venue et ne peut être saisie que si les conditions de l’avènement de cette rencontre sont de la partie.

Je la cite encore :

« L’ambiance est le rendez-vous du vif : c’est là que ça touche. »

L’histoire est condition de venue autant que récit à déplier qu’à raconter. On voit bien, à l’évocation de « l’ambiance », que nos mots sont toujours à la traine, ont un métro de retard.

Ce paradoxe met en rapport l’espace physique avec l’espace dit mental, c’est-à-dire le « sans dimension » comme elle le nomme.
Mais le « sans dimension » du mental n’est pas sans réagir aussi aux lois de la physique.

Comme toutes représentations, l’espace mental se tient dans notre psychisme. Ou plutôt : à même. À la fois lieu et composantes de ce lieu.
Ça à sa place, en nous, sans pourtant que cela ne prenne de la place.
Ça ne s’appuie sur aucun sol en tant que tel. Pourtant, ça s’appuie. Se tient. Vraiment.
Que ferait-on sans support ? Est-ce même imaginable ?

Sa voix à nouveau :

« Pas de vie qui puisse se concevoir sans paysage. »

Ça part toujours d’un lieu qu’il soit physique ou mental ; d’un arrêté, d’une exigence faisant loi, prenant acte, servant de témoin ou de lieu-dit… mais ça part de… et ça va vers, vers où ça tend.

Un tel lieu porte toujours, en lui, l’exigence d’un horizon. C’est en ça qu’il nous engage sans cesse dans le pas suivant.

Écoutons à nouveau Hélène Chaigneau :


« […] dans cet espace sans dimension […] c’est par les mots que va s’inventer la distance, créant ainsi l’aire du jeu de la vie ».

L’aire du jeu de la vie, c’est l’entre deux des lieux. En somme, ce qui ne se prononce pas, mais se parcourt et est compris dans « l’ambiance » que revêtent les mots, vêtements que leurs venues nous font essayer.

Il faut être sacrément exercé pour saisir une « ambiance » dans toute sa prégnance. Avoir un sixième sens pour repérer ce qui s’y tient et ce qui en émerge.

Reprenons :

« L’ambiance est le rendez-vous du vif : c’est là que ça touche. »

C’est là où ça nous touche. Ce si peu épais du mental, ce « sans dimension », qui se tient si bien enveloppé dans les mots, tout aussi bien entre, avant ou après ; en dessous ou au-dessus… (comme nous le disait une patiente en parlant des mots). En somme, nous vivons avec des mots truffés de tous côtés par d’autres mots, qui eux-mêmes…

L’infini de la langue mise en jeu, continuellement, par cet entre, si chargé qu’il ne sait même plus être visible, ni se porter au devant.
Des mots se taisent, entre les mots, pour que certains, les appelés, puissent être audibles et visibles, pour qu’ils se distinguent du fond en retenu.
Silence frontalier comme bord du vide.

Oui, « c’est par les mots que va s’inventer la distance […] » écrivait-elle. Et c’est par eux que se fera sentir aussi toute sensation. Comme si les mots servaient de surface d’interposition, de pare-feu, d’isolant pour empêcher toute la matérialité invasive des êtres, des choses de surgir en nous. De faire effraction.
Comme si ça devait nous parler d’abord, avant que ce ne soit abordé…touché.

Vous me direz, tout ça donne lieu à discussion.
Oui, « ça donne lieu ». Le revoilà ce « paysage », cet avant même : condition de toute rencontre. Peut-être même de toute existence ?

On naît à un moment donné de l’action et ce n’est que début que pour nous : tout est déjà commencé, continument commencé.
Cette entrée en paysage (et non dans) nous inscrit non seulement dans le cours de, mais en lieu et place – chose parmi les choses en ce monde.
Contenu et contenant au même titre que tout ce qui compose ce paysage – cette matière de ce paysage (là ça prend vraiment sens) où nous apparaissons.

Nous en sommes !
Particulier autant que voisin, et chacun conjuguant tout cela selon sa matière, sa vitesse d’entrée dans l’espace et sa façon de s’y tenir. Le singulier du pluriel. Comme il existe un pluriel du singulier même si nous avons bien du mal à conjuguer tout cela ensemble.

Reprenons maintenant entièrement sa phrase :

« Pas de vie qui puisse se concevoir sans paysage. Sur et dans ce théâtre s’exerce notre sensorialité : qu’on nous en prive et nous hallucinons. »

Quand je disais, tout à l’heure, que la pensée d’Hélène Chaigneau nous mettait en situation, « psychiquement en prise directe », j’aurais dû nuancer mes propos. Nous ne sommes jamais en direct.
Le contact dont elle parle, est un contact qui n’a lieu que par le truchement d’intermédiaires : des surfaces d’interpositions. Lorsque nous touchons, nous touchons toujours en double obligé.

Nous touchons, en fait, de l’intérieur d’une paroi qui, de l’autre côté, touche, elle, ce qu’il y a à toucher. Pas facile à se représenter.

Vous me direz : « - Ça ne fait qu’un ! » Oui. Et Non.
Ou plutôt ça serait un oui qui logerait dans un non. Ça serait à la fois secondaire et premier en même temps. Un peu comme l’est notre voix. Nous l’entendons et à la fois avec nos oreilles externes, mais aussi par ses vibrations intérieures, j’allais dire à demeure. C’est cet ensemble interne et externe – inséparable – qui nous fait reconnaître, identifier notre voix comme nôtre. Ce double entendu, nous fait aussi advenir comme sujet parlant autant à soi qu’aux autres dans la distance tenue du séparé.

Nous logeons dans notre voix autant qu’elle est logée en nous.
La manifestation de l’interne, d’un intérieur à soi, vient sûrement de cette expérience intimée et extimée à la fois.
Je n’ose penser aux voix délirantes, aux hallucinations auditives – dans quel espace interne ou proche de nos oreilles se tiennent-elles ?
Je laisse cela à notre réflexion et à la discussion à venir.

Revenons à notre voix et à l’expérience d’intériorité qu’elle nous fait vivre. Si on enregistre celle-ci sur un support externe, un magnétophone, et que l’on nous fasse entendre ensuite cet enregistrement : nous ne la reconnaissons pas. Comme si elle ne nous appartenait plus et qu’elle nous était devenue étrangère.
Sans cette voix interne nous n’avons plus voie à nous-mêmes.
Peut-être que la part étrangère en nous, c’est cette voix interne qui viendrait à nous manquer ou qui n’aurait plus droit de cité, et dont on se sentirait coupée à jamais, exilée ?

Mais revenons à notre histoire de double-fond.

Comment penser en direct ? Là j’entends certaines voix me souffler :
« - Le direct ça se vit, ça ne se pense pas ! »
Oui. Sûrement. Mais pas tout à fait.

Ah ces interminables nuances à la Chaigneau !
Quand on prend ce pli : impossible de passer, ni vu ni connu, à la chose suivante.

« Patronne », j’entends, mais permettez que je le dise avec mes mots…

« Avec quoi d’autre pourriez-vous le dire ? » 

(Silence)

Donc, ça pense et ça touche… Tout ça est concomitant ?

Hélène Chaigneau :

« L’insupportable difficulté de définir et d’analyser « l’ambiance », c’est l’intime relation qu’elle a avec la vie. La vie nous n’en savons rien. Dans ce « rien » de l’ignorance se crée à mesure ce qui nous anime, ce qui distingue notre vie mortelle de l’inerte. Mais l’inerte borne et suscite nos rêveries et nos élans. Nous en faisons notre affaire sans même nous en apercevoir : nous l’englobons dans le paysage. »

Peut-être ne sommes-nous au monde qu’avec un seul pied ? L’autre se tenant en retrait ou dans un devenir proche ?
Jamais les deux en même temps. Sauf immobilité obligée, et très vite se sont fourmis et crampes qui nous font franchir le pas. Nous marchons toujours d’un seul pied. L’autre suit. « Quand je te suis, je te précède » (souvenez-vous). Et quand nous courons nos pieds n’ont de sol que par intermittence ; et même, par instant : rien !

Comment ça bouge tout ça ? Cela reste un mystère autant que comment ça suit ?
Demeurer se dit en mouvement. À même les gestes, et non en mise de sol. De lieu.
Comme si nous ne pouvions apparaître que déduit de la somme.
En soustraction de.

Hélène Chaigneau : « La distance qui se révèle entre l’autre et moi est implacable : l’autre n’a pas la parole, moi je la garde »

Et l’on se tient ainsi dans la distance. L’écart. Entre comme un archipel sous les mots, les reliant souterrainement. Certains s’affichent. Sous-tendus par les gestes des autres qui ne feront pas surface ou de temps à autre, quand leur tour viendra, pour replonger ensuite dans l’immensité de tout ce qui n’a pas surface…

Pourtant, il me semblait cheminer avec vous ?
En tout cas, vos mots bougent les miens depuis… Mais y a-t-il vraiment un commencement à la présence ? Tous ces gestes, tous ces mots déposés avec leurs intonations et leur tissu vif, je n’ai pas à les chercher : ils viennent d’eux-mêmes.
De vous ou de moi – qu’importe – naviguons en eux !
Sont-ils d’ici ou d’ailleurs…

Peut-être que « L’Invention de l’espace » s’aurait-il mieux répondre à tout cela ? Ne l’ai-je pas écrit dans le mouvement de nos échanges ?

D’abord l’exergue de ce livre :

« L’homme est un drôle de corps, qui n’a pas de centre de gravité en lui-même. » Francis Ponge>/quote>

 

À présent de courts extraits de « L’Invention de l’espace »(2) :


Si on bouge
c’est qu’on pense avoir pied
un peu plus loin.

Cet effort
pour adhérer à la terre
ne pas lâcher.
[…]

Si l’on s’agite
marche ou vol
c’est pour se prouver
que l’on reviendra.

Qu’au moment voulu
le sol
sera bien là.

On quitte
Mais en tenant dans ses gestes
Le retour.

[…]

On forme un mot

et c’est un objet
qui prend assise
hors de sa forme.

Ce n’est pas un lieu
qu’il faut donner aux choses

mais une absence
un passage
où aller.

Écrire
pour que le monde
lâche prise
pour que les choses
excèdent leur forme

pour qu’elles n’aient plus
à se retourner
se retenir.

Des mots
pour faire venir
de la distance

des mots
pour inventer l’espace. » 

 

J’aimerais, à présent, que vous me répondiez et qu’ainsi nous finissions ce texte ensemble, tout en devisant.

À vous :

« Quand je tisse ma vie, c’est aussi de texture qu’il s’agit, et bien sûr ce JE qui tisse ne tisse jamais seul. Et la chair, le sang, l’épaisseur, sont de la partie »

Continuez. Continuez.

« Le regard que je hasarde sur les mots dans la vie ne voit pas ces abstractions linguistiques : non pour la simple raison qu’une abstraction ne se voit pas – alors qu’elle se formule – mais parce que ce regard-là est en quête d’invisible, d’imprévisible, de certitudes occultes attachées aux mots qui s’énoncent et volent dans cet espace sans dimension car c’est par les mots que va s’inventer la distance, créant ainsi l’aire du jeu de la vie. »

Rue du Chemin-vert
mai-juin 2012

 

Texte lu le 23 juin 2012, à la Bibliothèque Mouffetard-Contrescarpe 75005 Paris, dans le cadre des « Samedis du livre » du « Collège International de Philosophie » autour des livres d’Hélène Chaigneau avec la collaboration de Gisèle Berkman et de Joséphine Nohra-Puel
Édité pour la 1ère fois, en 1992, aux Éditions Lettres Vives et rééditer en 2009 (chez le même éditeur) précédé de « Ce lieu que les pierres regardent » + « Variations » + « Pas japonais » et d’une préface de Gisèle Berkman.

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le lundi 6 mai 2013