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et après ça - rien, Jean-Marc Undriener

 

 



2’23

 



1’50

 

avance avance car du corps il ne doit rien rester. avance, avance jusqu’à l’usure
à l’heure où j’écris ces lignes, je ne sais plus exactement de quel nom je signe si c’est le mien ou celui d’un autre qui dit je aussi, et parfois on
avance avance avance
je peux écrire n’importe quel nom, écrire n’importe quoi. je suis n’importe qui. j’importe peu
je voudrais me dire que j’aime encore, que je peux encore aimer
que j’ai aimé autre chose que moi, et aimé autrement que par accident
mais – avance et tais toi

je vis dans le corps qu’on m’a donné avec dessus une tête de location
une tête qui pense et qui n’est pas ma tête. ou qui est ma tête et qui pense mal quand elle pense.
mais j’ai cessé de me battre. je regarde ça assis depuis le fond du terrier

la vie est dehors
il paraît que la vie est dehors, qu’il faut voir ça, qu’il faut sortir pour voir ça
qu’il y a des gens, des visages, des corps plus ou moins chauds
et les mots qu’on s’échange et aussi ceux qu’on garde pour soi
aussi et surtout ceux là

la vie est dehors
il faut voir ça il paraît qu’il faut voir ça
mais on s’enferme on se replie sur l’illusion de soi – rêve rêve
et cause toujours. et surtout avance, et tais toi.

on respire une fois sur deux et une fois sur deux on attend que quelque chose sorte
on sait qu’on est plus ou moins arrivé au bout mais au bout de quoi ? avance avance
à bout oui, peut-être, à bout de soi.
de ce que soi peut dire de soi sans avoir jamais rien dit, jamais rien eu à dire
rien commencé et rien fini. avance avance et tais-toi

il y a que ça m’a échappé, un moment d’inattention, et tout ça m’a glissé entre les doigts m’est tombé des mains.
j’ai sombré dans le confort de cette fin programmée différée reprogrammée.
j’avance comme on avance quand on n’avance plus, avec la tête dans le mur –

se dire comme ça qu’on est venu au monde sans mobile apparent, sans raison valable, condamné à vivre par la seule absence de courage : voilà le confort.
se dire ça : voilà le confort. se dire ça, c’est facile
et pour faire autrement ça demanderait ce cran qu’on arrête à chaque pas.

alors je vis à crédit, l’espoir au ventre. l’espoir de quoi, aucune idée. j’attends l’heure. j’attends mon heure. elle ne vient pas. j’attends l’heure mais c’est toujours trop tôt ou trop tard. et puis c’est l’heure des comptes et là –

on pourrait encore forcer des choses, regarder en face ce qui tend les bras. mais ce qui tend les bras ça vient toujours étrangler quelque chose à l’intérieur. ça ne tend pas les bras gratuitement, non, il y a un prix à payer pour vivre ici. pour vivre maintenant. pour vivre parmi, pour vivre tout court. il y a un prix à payer pour vivre droit mais –

je n’ai pas les moyens
il me reste en poche la douleur d’être debout encore à cette heure et dans les pieds la marche forcée. à suivre la ligne, à longer le fil, attention au fil. avance, avance, avance. fais attention. attention au fil. avance.

il était écrit quelque part qu’une fois le temps imparti écoulé personne ne retournerait le sablier. alors peut-être maintenant, il n’y a plus rien à craindre et s’il n’y a plus rien à craindre,
il n’y a plus grand chose à espérer – donc
je peux avancer tranquille sur le peu de chemin qui me reste devant. je ne vois plus le danger, plus le désir non plus. j’avance, j’avance, fais attention. tais-toi.

il a manqué quelque chose. de la chance ou de l’envie ou des moyens ou tout ça à la fois.
on se retrouve face à soi, coupable, et le sommeil ne vient plus. tourne, tourne ça dans la tête, la tête de plus en plus vide et pourtant boursouflée de questions.
je me souviens avoir grandi tordu et que peu à peu le corps est devenu lourd, maladroit et que pour suivre la marche, il n’était pas adapté, pas prévu pour ça, pas disponible. encombrant d’avancer avec ça qui pèse

avance, avance encore. juste un peu, et après ça c’est fini. et après ça plus grand chose. et après ça plus rien si on veut. avance, avance courbé face à ce qui pousse à continuer, et qui ne se nomme pas : il ne s’agit pas de nécessité, non, juste l’habitude, la force de l’habitude

et cet espoir stupide d’exister malgré tout.

 

J.-M. U.

 

Mon texte en vis à vis ici : http://www.fibrillations.net/07-13-Nolwenn-Euzen

écrit ou proposé par Nolwenn Euzen mise en ligne le vendredi 5 juillet 2013

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